Trente ans après la chute du Mur de Berlin, l’échec du projet de réunification européenne est patent (Cf. “Royaliste 1180). La crise terminale de l’Union européenne, les populismes de l’Ouest et de l’Est et la nouvelle Guerre froide qui vise à isoler la Russie sont les moments négatifs d’une histoire qui n’interdit pas la reprise du projet de confédération européenne.  

Exploitant toutes les possibilités offertes par la marchandisation et par les tendances à l’individualisme, l’ultralibéralisme a engendré diverses formes de populisme. Ce constat vaut pour l’ouest européen comme pour la Hongrie et la Pologne étudiées par Ivan Krastev et Stephen Holmes dans un livre stimulant (1). Confrontés comme l’ensemble de l’Est européen à des mouvements massifs d’émigration hors de pays qui sont en butte depuis trente ans à la négation de leur identité nationale par l’idéologie dominante, les dirigeants polonais et hongrois réagissent de deux manières : ils tentent de sauver ce qui peut l’être d’identités collectives plus ou moins reconstruites ; ils s’efforcent de disqualifier le modèle ouest-européen pour empêcher la fuite de leur population jeune vers celui-ci et le déclin démographique qui s’ensuit. “…La fureur populiste est moins dirigée contre le multiculturalisme que vers un individualisme et un cosmopolitisme post-national” écrivent les deux auteurs précités qui fustigent plus précisément “la nouvelle idéologie allemande, avec son post-nationalisme déhistoricisé et son patriotisme constitutionnel culturellement creux”.

Il serait facile de dépasser la réprobation moralisante de l’intelligentsia parisienne et les provocations anti-occidentales de Viktor Orban par un constat très simplement résumé par Ivan Krastev et Stephen Holmes : “En tout état de cause, à l’inverse du libéralisme, la démocratie est un projet exclusivement national. C’est pourquoi, en fin de compte, l’Europe des patries chère à de Gaulle a résisté à toutes les pressions visant à dissoudre les identités distinctes de chaque pays membre dans une identité post-nationale commune”.

Les nations européennes ont résisté au soviétisme comme au libéralisme économique imposé par le FMI et les apparatchiks bruxellois. C’est selon cette réalité nationale qu’il faudra réunir une Europe continentale aujourd’hui engagée dans une pâle répétition de la Guerre froide.

Le projet de Grande Europe n’est pas pour demain. Cela pourrait être la grande affaire de notre siècle, qu’il faut donc penser après Poutine, Merkel et Erdogan mais surtout après la dislocation, déjà engagée, de l’Union européenne et pour remédier aux effets d’une inévitable catastrophe financière mondiale – qui accélèrera la démondialisation. Pour bien des raisons, l’Allemagne ne sera plus regardée comme un “modèle” et cessera d’être un problème (2). Il est possible que les Etats-Unis, accablés par leurs difficultés internes, cessent de croire, comme Trump et après lui, à leur destinée manifeste – ce qui rendrait plus facile la liquidation de l’Otan. Mais la pression de la Chine ne cessera pas d’être impérieuse et il faudra y résister. Ce monde en mouvement pourrait être la chance de l’Europe, le moment de sa renaissance, qu’il faudra saisir selon les dynamiques historiques et le génie politique propres à notre continent.

Au lieu de reprendre sous d’autres formes l’idée d’une “intégration” à visée supranationale, il faudrait fonder le projet de confédération européenne sur une évidence trop longtemps occultée : l’Europe est constituée par ses nations ; elle n’a pas d’existence hors de celles-ci. Comme les nations sont des collectivités historico-juridiques délimitées par traités, il faut pleinement reconnaître que l’Europe des nations est un ensemble d’Etats qui exercent leur souveraineté à l’intérieur de leurs frontières. Or l’Europe a presque entièrement défini ses frontières intérieures et celles-ci ne sont plus menacées par des volontés de puissance impériales puisque les empires européens ont disparu. La paix sur notre continent n’a jamais eu autant de chances d’être assurée mais il faudra que l’Europe s’affirme face à l’impérialisme américain déclinant et face à un impérialisme chinois en pleine expansion.

Cette affirmation peut prendre la forme d’un projet confédéral, qui est en réserve dans notre histoire. On le trouve esquissé dans le Grand dessein d’Henri IV et Sully (3), et nous nous souvenons qu’Emmanuel Kant avait proposé un “Congrès permanent des Etats” avant que Charles de Gaulle n’appelle de ses vœux une “Europe de l’Atlantique à l’Oural”.

Comment faire ? Il serait ridicule de présenter un plan, qui doit résulter de la concertation diplomatique. Tout au plus peut-on esquisser une méthode.

Il faut d’abord revenir à une conception politique des relations internationales. Les alliances ne se font pas avec ou contre des personnalités plus ou moins charismatiques ; elle ne se font pas non plus avec des régimes aux colorations idéologiques ou religieuses plus ou moins prononcées ; les alliances se font avec des Etats, en vue de composer des intérêts nationaux.

Il faut ensuite s’accorder sur une définition de l’Europe.

Dès lors qu’elle est conçue par des Etats, l’Europe se définit comme l’ensemble des Etats nationaux qui participent à l’équilibre européen. La Fédération de Russie, comme naguère l’empire des Tsars et l’Union soviétique, la Turquie comme naguère l’empire ottoman, sont depuis des siècles des puissances européennes. L’équilibre est l’objectif politique primordial : il conduit les puissances à s’assigner des limites et il assure la paix entre les nations. Le souci de l’équilibre européen conduit à refuser les croisades idéologiques et religieuses qui font courir un risque de déstabilisation. Le dialogue interétatique et les échanges culturels sont favorisés par l’appartenance à une même civilisation : celle de la Grèce, de Rome et des trois monothéismes, européenne et universelle.

C’est à partir de ces principes, très brièvement rappelés, qu’il est possible de concrétiser le projet de confédération européenne.

Nous avons souvent dit que la réorganisation des relations économiques internationales devait prendre appui sur les principes affirmés au sortir de la Seconde Guerre mondiale dans la Charte de La Havane et la Déclaration de Philadelphie. De même, sur notre continent, les Etats souverains pourraient partir de ce qui a chance de subsister après l’effondrement de l’Union européenne. Ils pourraient s’intéresser au Conseil de l’Europe qui inclut la Turquie – le point est à souligner – et qui s’est élargi après 1989 aux Etats de l’Est européen, Russie comprise depuis 1996, à l’exception de la Biélorussie. S’exprimant devant son Assemblée parlementaire le 4 mai 1992, François Mitterrand désignait le Conseil européen comme l’enceinte où pouvait se nouer un dialogue permanent en vue de l’organisation de la Confédération européenne. Il posait le principe d’une égale dignité de tous les Etats-membres et proposait de “réunir, tous les deux ans, en alternance avec les réunions de la CSCE, les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres du Conseil”. Sans doute faudrait-il des concertations beaucoup plus fréquentes…

Pour quoi faire ?  Coopérer en vue des biens communs européens selon l’impératif écologique qui implique une nouvelle conception du développement économique et du progrès social. La reconstruction des économies et des sociétés dévastées par l’ultralibéralisme est une tâche de même ampleur que celle qui attendait les nations européennes tragiquement éprouvées par la Seconde guerre mondiale et que celles-ci ont accomplie avec d’indéniables succès – du moins à l’Ouest du continent.

En 2004, la Nouvelle Action royaliste avait esquissé une politique européenne confédérale (4) assurant la promotion de la recherche, l’extension des services publics, le choix de grands équipements d’intérêts communs – routiers, ferroviaires par exemple. Nous envisagions d’organiser les échanges dans le cadre d’un système de changes fixes, d’un tarif extérieur commun et d’une préférence pour les produits et les services confédéraux. Nous disions que les Etats européens devaient s’entendre pour orienter le FMI vers le financement du développement. Nous indiquions que le financement des grands travaux pourrait être en partie assuré par une banque européenne soumise à un étroit contrôle politique. Il faut ajouter que l’Europe confédérale devra relever les immenses défis, technologiques et civilisationnels, lancés par les entreprises étatsuniennes qui exploitent les immenses possibilités de l’intelligence artificielle.

Une Europe confédérale devrait bien entendu se préoccuper de sa sécurité. Là encore, il faudrait partir de ce qui existe. Créée en 1975 à Helsinki, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) associe l’ensemble des Etats européens, du Sud-Caucase et de l’Asie centrale. C’est dans ce cadre que pourraient être discutées de nouvelles relations avec les Etats-Unis – Etat membre de l’OSCE – et un traité européen de sécurité collective après règlement des conflits qui demeurent sur notre continent. Les grandes puissances nucléaires – France, Russie, Grande-Bretagne – auraient à jouer un rôle de tout premier plan dans la protection du continent européen et dans la prévention des conflits internes.

Nous souhaitons que l’Europe confédérale soit une Europe sans rivages. L’Europe, dans son histoire, n’a cessé de s’étendre par le jeu des affinités linguistiques. La France fait partie de la communauté francophone, la Grande-Bretagne existe au sein du Commonwealth, la russophonie s’étend à toute l’Asie centrale et à une partie du Caucase, il y a une hispanité et une communauté lusophone… L’Europe est intégrée au monde de multiples manières, qui prendront tout leur sens et toute leur force lorsque la globalisation financière et le “marché” mondialisé ne seront plus que de très mauvais souvenirs.

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  1. Ivan Krastev, Stephen Holmes, Le moment illibéral, Fayard, 2019.
  2. Nous présenterons prochainement le nouveau livre d’Edouard Husson, Paris-Berlin, La survie de l’Europe, Gallimard, 2019.
  3. Cf. Blandine Kriegel, La République et le prince moderne, PUF, 2011.
  4. “Pour l’Europe confédérale”, motion votée lors du 23ème congrès de la NAR, 28 mars 2004.

Article publié dans le numéro 1181 de « Royaliste » – janvier 2020