Des dirigeants de gauche prennent prétexte de l’affaire Clearstream pour agiter de nouveau la question des institutions. Agitation en effet : on lance des formules et l’on va jusqu’à réclamer une sixième République sans faire une présentation complète du nouveau régime. Il en résulte une discussion confuse, qu’il faut tenter de clarifier.

La critique nécessaire de la 5ème République doit procéder d’une analyse sérieuse de la pensée politique gaullienne et du fonctionnement de la Constitution. Or nous en restons à des jugements polémiques, dénués de pertinence.

On tire argument de l’irresponsabilité politique de Jacques Chirac, qui s’est refusé à démissionner après le référendum du 29 mai, pour réclamer une sévère réduction des pouvoirs du président de la République. Revient le slogan de la « dérive monarchique » qui visait naguère le général de Gaulle. Mais on a oublié que le fondateur de la 5ème République avait renoncé à sa fonction en avril 1969 parce que le consentement populaire n’assurait plus la légitimité du pouvoir que lui-même exerçait. Telle est la logique démocratique de notre monarchie élective, que l’actuel président n’a pas respecté, non par abus de ses pouvoirs constitutionnels mais par mépris d’un des modes de légitimation du pouvoir politique.

J’ajoute que si les pouvoirs présidentiels sont réduits ou anéantis à cause du comportement de Jacques Chirac, il faut aussi diminuer ou détruire les pouvoirs du Premier ministre puisque Dominique de Villepin refuse de démissionner malgré le désaveu exprimé par une large majorité de Français.

C’est au contraire le rôle du Premier ministre qu’on veut revaloriser dans le cadre d’une sixième République, Arnaud Montebourg allant jusqu’à réclamer l’instauration d’un régime primo-ministériel « à l’anglaise ».

Nous sommes favorables à cette solution, à condition que M. Montebourg nous livre l’ensemble du matériau institutionnel ! Les réformateurs de gauche vantent à juste titre les régimes parlementaires européens mais ils refusent de voir que beaucoup sont des monarchies successorales.

Nous sommes évidemment partisans de ces institutions incarnées par une dynastie royale qui ne compte pas « pour rien » comme le répètent les ignorants ; Le pouvoir symbolique de la reine d’Angleterre, ou du roi d’Espagne, est effectivement unifiant, médiateur, arbitral – somme toute indispensable au fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Ces monarchies sont démocratiques parce qu’elles bénéficient de l’adhésion populaire et parce que le Premier ministre est de fait élu au suffrage universel comme chef du parti majoritaire.

Je n’insiste pas : tout cela se trouve dans des manuels que M. Montebourg a du, comme moi, apprendre par cœur dans sa studieuse jeunesse. Je ne demande pas qu’on importe en France la monarchie britannique mais qu’on prenne en considération le principe politique qui permet de rationaliser le parlementarisme et de réguler la démocratie représentative.

Bien entendu, les réformateurs socialistes ne nous suivront pas sur ce chemin logique et continueront à nier la réalité symbolique. Je voudrais cependant attirer leur attention sur la nature du « pouvoir personnel » qu’ils dénoncent après en avoir abusivement profité. Dans le régime « à l’anglaise », Tony Blair exerce comme ses éminents prédécesseurs un pouvoir personnel – mais ce n’est pas tout le pouvoir à cause de la présence du monarque – alors qu’un régime strictement primo-ministériel sera excessivement personnalisé.

Quant à la 5ème République, ce ne sont pas les pouvoirs constitutionnels qui ont favorisé l’affirmation du rôle du Président, mais l’existence d’une forte majorité parlementaire qui s’est confondue avec l’adhésion au projet présidentiel en 1962, en 1981, en 2002… Nous sommes bien dans un régime parlementaire mais notre monarchie élective est une « monarchie aléatoire » comme l’a montré le professeur Denquin dans un ouvrage (1) qui permet de fonder, selon la raison juridique et l’histoire de notre droit politique, un véritable débat sur le fonctionnement de nos institutions. Nous voulons qu’il s’engage. Nous souhaitons y participer.

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(1) Jean-Marie Denquin, La monarchie aléatoire, PUF, 2001.  Cf. notre analyse dans « Royaliste » n° 785 et notre entretien avec l’auteur (n° 791).

Editorial publié dans le numéro 883 de « Royaliste » – 2006