Après le désastre théorique et pratique de l’ultralibéralisme, Jacques Sapir présente, contre tous les conceptions réductrices, un projet d’économie générale (1) intégrant les grandes organisations sociales et fondé sur le rôle régulateur et dynamique des institutions politiques.

Dans ses deux précédents ouvrages, Jacques Sapir avait savamment démontré que la pensée économique dominante masquait l’échec théorique des économistes classiques et néo-classiques sous les mythes du marché et de la concurrence. Cette idéologie médiocre se serait depuis longtemps effondrée si des experts intéressés et parfois corrompus, déguisés en économistes compétents, n’occupaient pas la totalité de la scène médiatique (2).

Pauvre, fallacieuse, l’information surabondante des médias, aussi répétitive que les anciennes propagandes, n’a pas réussi à convaincre les citoyens, qui ont rejeté l’ultralibéralisme lors du référendum du 29 mai. Ce point mérite réflexion, car l’échec pratique de la « communication » ultralibérale souligne l’effondrement d’une collection de concepts, de paradigmes et de modélisations qui saturaient depuis des années l’espace public : dans la « société de l’information », avec ses « signaux » envoyés aux « marchés », ses « réseaux » multiples, son impératif de concurrence au plus bas prix, les « gourous » avaient proclamé la fin de l’histoire, le dépérissement de l’Etat et la mort des nations.

Seuls quelques mots et quelques bribes d’analyses empruntés à d’impressionnants ouvrages théoriques ont été diffusés par le canal médiatique. Jacques Sapir s’emploie méticuleusement à les replacer dans leur champ idéologique, puis à soumettre cette proliférante production à une critique rigoureuse. Tout y passe : la théorie classique des préférences individuelles, qui appuie l’économisme orthodoxe ; les travaux récents sur l’économie de l’information ; les thèses sur les décisions individuelles et sur les règles collectives ; l’analyse des économies décentralisées ; les travaux du courant régulationniste…

Certains auteurs sont peu ou pas connus en France, hors les milieux spécialisés – par exemple Herbert Simon et George Stigler (deux théoriciens de l’information) ou encore G. Shackle, auteur d’un stimulant paradoxe sur l’incertitude croissante et normalement paralysante qui résulte des décisions décentralisées. Les ouvrages de Joseph Stiglitz sur les pratiques meurtrières des organisations financières internationales sont plus connus que ses thèses sur l’économie de l’information ; souvent évoqué depuis vingt ans, Hayek a été très peu lu alors qu’il a inspiré une bonne part du discours ultralibéral…

Jacques Sapir expose et discute ces auteurs avec rigueur, sans oublier ceux dont il est proche à certains égards  : notamment Régis Boyer, théoricien de la régulation, ainsi que Michel Aglietta et André Orléan dont nous suivons attentivement les travaux. Les thèses psychologiques sommaires des libéraux ne sont pas moins durement mises en cause que l’anthropologie de René Girard – lui aussi familier aux lecteurs de « Royaliste ». La relecture de Schumpeter, de Marx et de Keynes est toujours stimulante. La réalité de la lutte des classes, mise en évidence par François Guizot, théoricien du libéralisme politique et inspirateur de Marx, est heureusement soulignée.

Cependant, je regrette que Jacques Sapir n’ait pas pris en considération l’œuvre de François Perroux, toujours féconde et très proche de la sienne propre dans son intention de construire une économie généralisée.

Contre le modèle de l’équilibre, et par l’observation des crises génératrices de dynamiques inattendues, Jacques Sapir se propose de concevoir une économie pour le nouveau siècle, procédant d’une méthode explicite et s’appuyant sur un ensemble de savoirs validés en vue d’une mise en œuvre effective, dont les effets seraient – seront – révolutionnaires.

Considérable, « l’enjeu est donc bien une théorie générale articulant une théorie de l’acteur humain, une théorie de la prise des décisions, une dynamique des formes collectives et une théorie de l’interaction dans des temporalités différentes ». Le travail serait à mon sens facilité si, dans l’avenir, les escouades bavardes de psychosociologues médiocres étaient abandonnées au profit de philosophes (Aristote, Pascal, Hegel) qui ont pensé le pouvoir, la relation entre les personnes humaines, les ordres de justice, la dialectique…

La tâche est donc loin d’être accomplie, mais les principes de la reconstruction sont déjà établis. Au-delà de l’alternative grossière entre le plan (ou l’organisation) et le marché, il faut envisager une mise en cohérence des divers facteurs par le moyen des institutions démocratiques.

Jacques Sapir montre en effet que toute économie est une économie politique, placée sous l’égide du Politique. Au lieu de résoudre le problème de la cohérence des ensembles par des formules magiques (la « main invisible »), il est indispensable d’envisager l’activité économique en terme de pouvoir, de légitimité, de souveraineté, de justice, de liberté. Dès lors, la politique économique prend un sens nouveau, esquissé en conclusion (quant aux conditions du «juste échange, quant à l’euro…) et développé dans un ouvrage qui vient de paraître (2).

Théoriciens ou praticiens, que les économistes se mettent sans tarder à l’école de Jacques Sapir.

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(1) Jacques Sapir, Quelle économie pour le XXIème siècle ? Odile Jacob, 2005.

(2) Jacques Sapir : Les Trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000 ; Les Economistes contre la démocratie, Albin Michel, 2002.

 

 

Article publié dans le numéro 874 de « Royaliste » – 2006