Les réactions indignées de la classe politique à l’annonce de la fermeture à venir de l’usine Bridgestone de Béthune ont comme un petit air de déjà-vu. Qu’on se souvienne de Nicolas Sarkozy déclarant en 2008 qu’il ferait tout pour éviter les conséquences sur l’emploi de la restructuration de l’usine Arcelor-Mittal de Gandrange, car, insistait-il « un pays qui n’a plus d’usines est un pays qui n’a plus d’économie ». Xavier Bertrand, alors ministre du Travail – le même qui aujourd’hui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer la fermeture de Bridgestone – jurait ses grands dieux qu’il n’y aurait pas de licenciements secs. On connait la suite. Rappelons-nous, enfin, François Hollande à Florange en 2012, en pleine campagne pour l’élection présidentielle, qui s’engageait à reclasser les salariés victimes de la fermeture du site du même groupe sidérurgiste et à obliger les entreprises qui ferment à trouver un repreneur, mais qui, une fois élu, n’a rien fait. Comme il n’a rien fait pour endiguer le déclin de l’industrie française, pour les mêmes raisons que ses prédécesseurs : manque de volonté politique et soumission à l’idéologie néolibérale. Ce sont les mêmes discours, quasiment mot pour mot, qu’on entend aujourd’hui de la part des ministres et des autorités locales… Les communicants ont décidément du mal à renouveler leurs argumentaires ! On peut d’ores et déjà parier que – les mêmes causes ayant les mêmes effets – les 863 salariés de Bridgestone connaitront le même sort que ceux de Michelin et Arcelor-Mittal ou encore de Whirlpool à Amiens et de Continental à Clairoix, pour ne citer que ces exemples emblématiques. Ils seront licenciés et engageront des procédures judiciaires, les syndicats négocieront des primes de licenciement plus ou moins élevées, mais seule une minorité retrouvera un emploi et beaucoup connaitront des drames, sans que les politiques s’en émeuvent. Cette fermeture confirme une nouvelle fois l’inefficacité des politiques publiques de l’emploi et invalide la théorie économique selon laquelle les aides accordées aux entreprises favorisent l’investissement et donc la création d’emplois, au contraire des augmentations de salaire qui, loin de relancer la demande, pénalisent les entreprises. C’est un peu facile d’incriminer le coût du travail en France, car s’il est plus élevé chez nous que partout ailleurs en Europe – et encore cela reste à démontrer à couverture sociale équivalente – on oublie trop souvent de mentionner qu’il est compensé par des aides de l’État, notamment des allègements de cotisations sociales qui coûtent « un pognon de dingue » à la Sécurité sociale ou le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), sans effet ni sur l’une ni sur l’autre malgré les milliards dépensés : Bridgestone aurait en effet perçu pour 2,6 millions d’euros d’aide sans contreparties… Les causes de la mauvaise santé de notre industrie sont à chercher ailleurs : un tissu industriel composé de grandes entreprises de plus en plus délocalisées, une mauvaise articulation avec la recherche, l’innovation et la formation, des investissements qui délaissent le secteur productif au profit des produits financiers moins risqués, un mauvais positionnement et l’absence de dialogue social. Il en résulte une diminution de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée : passée de 25 % en 1970 à 18 % en 2000, à la veille de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle est aujourd’hui de l’ordre de 10 %. L’état de notre industrie est également le reflet d’une stratégie qui a consisté et consiste toujours en une spécialisation de l’économie française dans les services, notamment le commerce, le tourisme, l’hôtellerie et la restauration. Or, l’histoire économique montre qu’il n’y a pas d’emplois de service sans un secteur industriel florissant : l’industrie permet des gains de productivité donc des hausses de salaires qui se traduisent par des emplois dans les services. Pour grave qu’elle soit, la situation n’est pas désespérée, pour peu qu’existent une volonté politique et un plan de reconquête qui pourrait s’appuyer sur des mesures de court et moyen terme, notamment la montée en gamme des produits, car ce n’est pas sur le bas de gamme qu’on parviendra à concurrencer les pays à faibles salaires. On peut également favoriser la formation des salariés : des dispositifs existent comme la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences négociable dans les entreprises, mais qui n’est que très rarement utilisé à bon escient. Il serait nécessaire d’envisager un plan de redéploiement de notre industrie sur le long terme, lequel ne sera pas possible, face à des pays qui pratiquent le dumping social, fiscal et environnemental et dont des secteurs entiers sont subventionnés à 100 % par leur État, sans des mesures de protection. Depuis 2009, les États-Unis taxent de 35 % l’importation de pneus chinois. Enfin, pourquoi ne pas envisager que les salariés puissent siéger dans les conseils d’administration à partir du moment où ce sont eux qui prennent le plus de risques en cas de fermeture ? Idem pour l’État quand il apporte un soutien financier. Autant de mesures à mettre en œuvre sans attendre que l’Union européenne se saisisse du sujet, sinon rien ne se fera, ne serait-ce que parce qu’en son sein, les pays membres sont avant tout concurrents.

Nicolas PALUMBO

Président du Comité directeur de la Nouvelle Action royaliste