Lors d’une rencontre avec les représentantes des partis politiques et d’associations féminines, le 5 mars à Rabat, le roi du Maroc a annoncé la création d’une commission chargée d’élaborer un projet de révision du code du statut personnel.

La révision de cette moudawana avait été mise à l’étude par le gouvernement marocain en 1999 dans le cadre du plan d' »intégration de la femme au développement » du pays. Ce projet, qui prévoit notamment le relèvement de l’âge du mariage des jeunes filles et la suppression de la polygamie, est vivement combattu par les extrémistes religieux. C’est pourquoi il est soumis à l’arbitrage du roi, commandeur des Croyants.

Ces faits seront sans doute abondamment analysés dans la presse française, toujours soucieuse de corriger les préjugés courants sur l’islam et fort attentive à la condition féminine dans le monde moderne.

Il faut espérer que les commentateurs éviteront de plaquer sur la société marocaine des schémas qui ne permettent même pas de comprendre nos propres structures et nos évolutions sociales – je pense à l’opposition niaise entre les familles « autoritaires, forcloses et violentes d’autrefois » et les familles « recomposées » d’aujourd’hui que ce pauvre Serge July évoquait voici peu (1). Rien ne serait plus absurde que d’émettre un jugement sur la « modernisation » de la société marocaine, si proche et si éloignée de la nôtre, selon des normes édictées par des diverses coteries parisiennes.

Les monarchistes que nous sommes doivent bien entendu se garder de leurs propres préjugés, et retenir leurs élans de sympathie. Rien ne permet de dire que la réforme envisagée par Mohammed VI aboutira. Comme tous les autres chefs d’Etat réformateurs, les monarques peuvent reculer sous la violence des oppositions, ou se laisser étouffer par les pesanteurs sociales. De surcroît, nous ne saurions présenter en modèle une monarchie qui mêle la fonction politique et l’autorité religieuse : c’est là un avantage quant à la réforme actuellement envisagée au Maroc, puisque le Commandeur des Croyants prévaut sur les intégristes religieux, mais le principe de distinction entre le temporel et le spirituel a créé en Europe en logique différente.

Le cas particulier du royaume marocain peut cependant conduire à des remarques générales. En terre d’islam comme ailleurs, le mouvement d’émancipation fait appel à la médiation étatique – le gouvernement puis l’arbitrage du souverain – en vue d’une libération effective par voie légale. Il y a là un net démenti aux bavardages sur le dépérissement du pouvoir politique. Lorsque la volonté du chef de l’Etat est manifeste, il y a chance de transformations positives ou de révolutions bénéfiques.

Je devine l’objection, qui tient à la nature « archaïque » d’un système politico-religieux oriental. Mais le débat sur l’évolution de la monarchie marocaine et sur les capacités de Mohammed VI ne saurait éluder la dialectique ancienne et toujours actuelle du pouvoir politique et du peuple, qui fait de l’Etat l’agent de l’émancipation du peuple en attente de libération. Cette dialectique vaut pour tous les peuples constitués et pour toutes les formes d’Etat légitime : les premiers rois capétiens abolissent le servage, le gouvernement provisoire de la République française accorde le droit de vote et d’éligibilité aux femmes par l’ordonnance du 21 avril 1944, François Mitterrand désigne pour la première fois une femme au poste de premier ministre.

Des rois, un général qui incarne la légitimité révolutionnaire, un président de gauche tout ému de nostalgies républicanistes et trop sagement réformateur : ces figures sont honnies par le modernisme libéral-libertaire, qui prend l’agitation groupusculaire pour une vertu et les textes proclamatoires pour des décisions effectives. On vérifie aujourd’hui que la fameuse « parité » entre hommes et femmes est un cache-misère. Le véritable problème, c’est l’absence de volonté des détenteurs du pouvoir politique quant au respect dans tous les domaines du principe fondamental d’égalité. Il est urgent que l’Etat retrouve sa vocation libératrice, en s’inspirant au besoin de monarchies qui tentent d’accomplir de profondes révolutions sociales.

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(1) Editorial de Libération, jeudi 8 mars.

 

Article publié dans le numéro 738 de « Royaliste »- 1999