Est-elle semblable aux autres, cette campagne présidentielle ? Se réduit-elle à un pur spectacle, et sera-t-elle, du moins au second tour, l’exacte réplique de la partie qui fut jouée en 1974 ? Sans doute, les deux principaux acteurs sont les mêmes, et leurs idée-force n’ont pas changé. Sans doute faut-il déplorer que, comme en 1974, le pouvoir politique soit une nouvelle fois l’enjeu de la rivalité entre les appareils partisans. Notre critique, sur ce point, demeurera inébranlable, le chef de l’Etat ne peut être à la fois juge et partie, s’il est le représentant d’un parti ou de groupe d’intérêts il ne peut disposer de l’indépendance qui permet l’arbitrage. Sans arbitrage, pas de justice. Et si la justice n’est pas possible, à quoi bon le pouvoir ? Si nous sommes royalistes, c’est parce que cette question se pose, et que nous pensons pouvoir y répondre.

PRESENCE DE L’IDEE MONARCHIQUE

Et que l’on ne nous dise plus que notre projet est utopique, ou désuet ! Curieuse utopie, dont nous célébrerons en 1987 le millième anniversaire -qui est aussi celui de la France. L’aventure capétienne commencée en même temps que notre histoire s’est confondue, jusqu’au siècle dernier, avec la vie même du peuple français. Comment cette œuvre pourrait-elle être oubliée, d’autant plus que la famille de France n’a cessé, sous la République, d’être présente et agissante, non par l’intrigue et le complot, mais pour le service de la nation ? Il y a là plus qu’un beau souvenir : ce qui rend cette campagne présidentielle tout à fait singulière, c’est justement la présence de l’idée monarchique dans le débat.

Oh ! Bien sûr, l’exemple de V. Giscard d’Estaing était particulièrement mal choisi et la gauche a critiqué une caricature, et confondu de façon abusive l’autocratie de fait du président sortant et son monarchisme supposé. Mais tout de même, ces histoires d’étiquette et de particules, cette passion pour Louis XV, signifient autre chose qu’un simple snobisme. Ce goût pour les apparences de la monarchie exprime peut-être un désir plus profond, jamais accompli. S’il existe une grâce d’Etat, n’a-t-elle pas effleuré le Président de la République, lui faisant deviner que le service de l’Etat est autre chose que le sommet d’une brillante carrière : là est le lien fondamental entre l’histoire, le peuple vivant et sa destinée ; de là dépend la justice, la liberté et l’unité. C’est peut-être parce qu’il a compris cela que Giscard a voulu être roi. Mais ce chef de clan, cet élu de la seule droite, ce représentant de l’aristocratie financière ne pouvait être l’homme de la nation, le serviteur de tous. D’où ses fantasmes et ses singeries, nés d’un désir impossible à réaliser.

Que les autres candidats ne se récrient pas : même si la conduite du président sortant est pathologique, ne manifestent-ils pas eux aussi, mais plus sainement, une certaine nostalgie de la légitimité ? Quand un candidat, comme Michel Rocard un moment, comme Jacques Chirac aujourd’hui, se sépare de son parti pour s’adresser directement à la nation, ne reconnaît-il pas que la fonction briguée devrait être assumée par un homme libre de toute attache partisane ? Certes, la rupture est artificielle et jamais depuis 1958 l’élection présidentielle n’a été à ce point l’affaire des partis. Mais il y a cependant reconnaissance de l’indépendance nécessaire du chef de l’Etat, pressentiment du rôle qui devrait être le sien.

LA LEGITIMITE PERDUE

Cela à droite comme à gauche : il est significatif que François Mitterrand ait évoqué « l’état de grâce » que connaîtra le nouvel élu, le temps qu’il fasse ses preuves. Plus platement, V. Giscard d’Estaing parlait, en 1974, des cinq cents jours qui lui seraient nécessaires pour réaliser le « changement ». L’idée était la même : il y a une attente confiante. Attente que le chef de l’Etat rende la justice, défende la liberté, préserve l’unité. Attente qu’il devienne autre, qu’il se libère du carcan des partis et des intérêts afin d’être au service de tous.

Ce que le consentement populaire permet, un court moment, est presque toujours brisé par la logique partisane, qui fait de l’Etat la chose d’un clan. Pour qu’il soit répondu à l’attente commune, pour que « l’Etat de grâce » ne soit pas brutalement détruit, il faut que le chef de l’Etat détienne une légitimité historique, lui permettant de ne pas être l’agent d’un parti, mais celui en qui toute la nation peut se reconnaître et se retrouver par-delà ses oppositions de classes ou d’idéologies.

Le roi Juan Carlos incarne cette légitimité, que de Gaulle exprimait aussi depuis l’Appel du 18 juin 1940. Il n’est donc pas étonnant que le roi d’Espagne dérange les catégories politiciennes, et qu’il soit autant fait référence au Général. C’est que de Gaulle fut l’homme libre que tout candidat voudrait être aujourd’hui. Banale volonté de « récupération » ? Peut-être. Mais surtout hommage à un homme qui avait commencé de résoudre la question du pouvoir en le fondant sur une légitimité historique et populaire. Par-là, le général de Gaulle fut profondément monarchique, à la fois dans sa conception de l’Etat-arbitre et dans son projet politique repris de la tradition capétienne.

C’est dire que la tradition monarchique en France n’est en rien désuète. Présente à travers la personne du plus grand homme d’Etat du siècle, vivant encore dans la Constitution qu’il a établie, s’accomplissant dans le projet politique du Général par la lutte contre les féodalités et par l’affirmation de l’indépendance nationale, elle demeure aujourd’hui, soit comme nostalgie, soit comme sourd désir dans les gestes et les paroles des candidats. Ils s’en défendent ? Peu importe. La question monarchique se pose à nouveau en France, de façon plus ou moins consciente. Il nous appartient de reprendre le débat, non dans l’opposition à une République abstraite, mais pour la réconciliation de nos traditions nationales et afin que soient posées les conditions de la justice et de la liberté.

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Editorial du numéro 335 de « Royaliste » – 2 avril 1981