Faut-il soutenir le gouvernement, qui veut pénaliser les clients des prostituées ? Faut-il applaudir les « 343 salauds » qui revendiquent « la liberté d’aller aux putes » » ? Posé en ces termes, le débat nie résolument la condition sociale des personnes qui se prostituent.

Les deux réactions les plus communes quand on évoque la prostitution ? Les lèvres pincées et les rires gras. Au gouvernement qui veut pénaliser les clients parce que c’est mal d’acheter un corps, répond la pétition des joyeux lurons qui se proclament « salauds » : « Touche pas à ma pute ! ». Le mot choisi pour désigner les prostituées dit bien le mépris qu’ils ont pour elles. Aller voir les filles et aller aux putes, ce n’est pas la même chose : la première expression indique la recherche d’une relation minimale entre personnes, la seconde exprime le désir brut de consommer. Les « 343 salauds » revendiquent leur liberté de jouir et ne se préoccupent que du consentement de la prostituée. C’est croire ou faire croire que les deux démarches sont également libres – comme si la prostitution n’était pas un acte contraint.

Face à la provocation hédoniste, le projet du gouvernement semble impeccable : le client commet un acte qui doit être puni. Ce jugement est rigoureux du point de vue de la morale : on ne doit pas prendre l’autre comme moyen. Cette maxime ayant une portée générale, il faudrait, pour se prévaloir d’une attitude morale, l’appliquer à toutes les situations d’exploitation : comme le gouvernement s’y refuse, il est aussi coupable d’immoralité que les hédonistes puisque, comme eux, il nie la condition sociale des personnes qui se prostituent. La puissance publique doit en effet protéger tous les citoyens, ce qui implique deux tâches majeures quant à la prostitution : assurer la sécurité des personnes, veiller à la santé publique. La prostitution visible (dans la rue, dans divers établissements) est beaucoup moins dangereuse pour celles et ceux qui l’exercent que la prostitution en studio, par le biais d’Internet. La prostitution visible permet également des actions efficaces de prévention des maladies sexuellement transmissibles.

Cet impératif de protection est négligé par le gouvernement. Pénaliser les clients, c’est éliminer les personnes prostituées par un effet de marché : s’il n’y a plus de demande, l’offre disparaît. Parfaite hypocrisie ! L’expérience suédoise, entre autres, montre que la pénalisation ne réduit même pas la demande mais l’oriente vers une offre clandestine qui multiplie les dangers (1). Faut-il se résigner à la situation présente ? Certes non. Le gouvernement peut à bon droit engager une politique visant à réduire la prostitution – mais en plaçant son action sur le terrain social, sans bien sûr négliger la répression du proxénétisme. Pour respecter l’impératif moral et le relier au souci politique, le ministre des Droits des femmes doit s’engager à ce que le gouvernement mène une action résolue sur deux plans.

La lutte contre les réseaux de proxénètes. Elle implique le renforcement massif des moyens de la police, qui implique un effort budgétaire conséquent. Entre l’austérité et la lutte contre la criminalité il faut choisir.

L’aide matérielle aux personnes prostituées. On se prostitue pour survivre – payer son loyer, manger à sa faim, nourrir ses enfants – et parfois pour vivre confortablement. Je ne dis pas bien vivre parce que la souffrance psychique est très forte. Pour quitter le métier, une personne prostituée doit trouver un revenu équivalent à celui qu’elle perd. Le gouvernement peut-il garantir une vie professionnelle normale à toute personne souhaitant cesser la prostitution, avec l’équivalent d’une  indemnité de chômage pendant la recherche d’emploi ? Peut-il améliorer la condition étudiante de telle manière que des milliers d’étudiantes ne soient plus obligées de se prostituer (2) pour payer leurs études ? Peut-il garantir à toutes celles qui sont victimes de proxénètes une protection complète sur une longue période ? Il faudrait créer un service spécialisé dans ce type de réinsertion, et des moyens financiers considérables. Sur ces points précis, nous attendons les réponses de Madame Vallaud-Belkacem.

***

(1)    Cf. le rapport du PNUD : Risque, droit, santé – Juillet 2012.

(2)    Cf. « Royaliste », n° 891. 13-26 novembre 2006.

 

Article publié dans le numéro 1043 de « Royaliste » – 2013