Quand le comte de Paris déclare à l’Express : « C’est 50 millions de Français avec leurs souffrances et leurs problèmes que je veux aider et est-ce rêver ? — voir souhaiter la monarchie, » ce n’est pas en témoin du passé, mais en homme d’aujourd’hui que le Prince s’adresse aux Français. Quand il dit à Télé 7 jours, « Il n’y a pas l’ombre d’un doute que mon fils ou moi-même pourrions être candidats en 1981. En fait, je ne ferai pas acte de candidature : je veux être un recours, si la nation a besoin de moi. La situation est aujourd’hui assez inquiétante pour qu’il soit permis de penser qu’une telle éventualité puisse naître des circonstances », c’est bien en serviteur de tous qu’il apparaît, pour le présent comme pour l’avenir.

UN DESTIN ACHEVE ?

Pourtant, ces déclarations très nettes n’empêchent pas certains commentateurs de disserter sur la tristesse des destins manqués, des rêves à jamais détruits, comme si le Prince, en publiant ses Mémoires, avait définitivement tourné la page de sa politique. Ainsi, Louis Pauwels, dans le Figaro Magazine, peint sa visite à Chantilly aux couleurs d’un triste crépuscule. « A soixante et onze ans, le Prince se consacre à cette fondation et à ses Mémoires. Dans cet hôpital des nostalgies où la médecine s’emploie à prolonger le grand âge, se réfugie le destin inachevé du descendant d’Henri IV à qui l’histoire tendit ou feignit de tendre le pouvoir. Tout retirement est grand. Mais le retirement, destin accompli, est encore plus grand. » On admirera au passé le style noble, la délicatesse des allusions, le ton « Décombres » assaisonné d’une pincée de néo-romantisme très mode. Et cela continue : « blessure d’une vie déçue », « signe qui se brouille », « événement qui mijote dans l’improbable », « noble passion » d’autant plus belle que tout est fichu. Le pleur versé par Pauwels l’a sans doute empêché de voir combien l’entretien que le Prince lui a accordé contrastait avec son oraison funèbre. Car le comte de Paris, après avoir montré que Giscard ne pouvait pas être un arbitre, précise : « Si j’étais élu, ma position serait, ensuite, celle d’un monarque. En tant que monarque, le chef de l’Etat peut faire appel à tous les Français. Je le pourrais, au nom de cette légitimité historique… La monarchie peut rassembler. Un président, issu d’une majorité, ne le peut pas. Il a beau s’efforcer de sortir de son électorat pour se situer sur le plan national, il ne peut convaincre la gauche, il ne peut être un rassembleur. »

« Si j’étais élu » dit le Prince. Et Pauwels nous parle de « retirement » ! D’ailleurs, le directeur du Figaro Magazine s’inquiète : Le Prince parle de la gauche, explique que la Révolution française « s’est épanouie sur deux choses fondamentales : le patriotisme et la liberté », estime qu’il ne saurait se passer des communistes. Là, Pauwels abandonne la cape romantique pour le heaume du croisé : ce dernier projet lui semble « plus généreux que réaliste, compte tenu de la guerre idéologique et *du communisme international ! ». Mais le comte de Paris refuse d’entrer dans cette logique de guerre civile. Pour lui, les militants communistes « sont des Français à part entière » : « Si nous tentions réellement la rénovation du tissu social français, précise-t-il, nous les aurions avec nous ». « Singulière vision pour un Prince » s’étonne Pauwels, qui confond Roi et père fouettard. « Vision française » répond simplement le comte de Paris…

LE REVE ET L’ILLUSION

Quittons Louis Pauwels et son Figaro-Magazine pour les milieux gaullistes, où les déclarations du comte de Paris ont provoqué un grand émoi. Interrogés par France-Soir (8 avril), certains gaullistes tentent de mettre en doute la véracité des révélations du Prince sur les intentions du Général de Gaulle. Selon Maurice Couve de Murville, «il doit y avoir dans cette affaire, une large part de malentendu » et Geneviève de Gaulle affirme qu’elle n’a « jamais entendu le Général de Gaulle formuler une opinion monarchiste » (elle apprendra, donc, beaucoup sur la pensée de son oncle en lisant les Mémoires du Prince), que le général « avait un très grand souci de la démocratie » (le comte de Paris aussi, d’ailleurs) et que « pour lui, la légitimité était républicaine » (pourtant, c’est bien de Gaulle qui dit au Prince que « la France va doucement vers sa traditionnelle et bonne vieille monarchie qui seule, convient à notre pays » ).

Mais c’est Michel Debré qui se fait, à la télévision et dans les journaux, le défenseur virulent d’une certaine idée du gaullisme. Pour l’ancien Premier Ministre « le comte de Paris s’est fait des illusions » (déclaration à Antenne II) parce que de Gaulle s’est contenté de « rêver » à la monarchie. Michel Debré précise dans Le Point (9 avril) : « Il y avait dans l’esprit du général de Gaulle, pensant à la France des lendemains, une quête de la légitimité. Et si le général de Gaulle n’était peut-être pas un républicain de sentiment, il était profondément — je dis bien profondément un républicain de raison, parce qu’il considérait qu’en tant que régime, c’était la République qui était la légitimité de la France. Mais il lui arrivait de rêver, en imaginant la suite des choses. Il voyait dans le principe monarchique une issue possible, au cas où les responsables de la République seraient défaillants, c’est-à-dire « n’assumeraient » plus la France. » Michel Debré est un homme trop fin, et trop bien informé, pour nier les sentiments monarchiques profonds du général de Gaule. Mais l’opposition qu’il établit entre la monarchie et la république est purement formelle. Si la république est pour lui l’héritage de 1789, les droits de l’homme et du citoyen, le suffrage universel, ces acquis ne seraient pas remis en question par une monarchie populaire qui assumerait ce legs et accomplirait certainement cette ambition beaucoup mieux que le régime actuel. De plus, les idées d’arbitrage, de continuité et d’indépendance de l’Etat, qui sont essentielles dans la constitution de la Ve République, pourraient être infiniment mieux réalisées par un homme indépendant des partis et des groupes de pression. Enfin, l’héritage politique du général de Gaulle semble beaucoup mieux défendu et prolongé par le comte de Paris, qui est en situation de recours, que par le parti auquel appartient Michel Debré, qui n’est jamais qu’un parti comme les autres. Nul doute que nombre de gaullistes aussi indiscutables que Michel Debré ne seront pas de son avis : le débat sur l’héritage du général de Gaulle ne fait que commencer. Dès lors, il est dangereux d’affirmer que le Prince s’est fait « des illusions », lorsque la correspondance entre le général de Gaulle et le comte de Paris démontre le contraire. Et puis l’ancien Premier ministre, qui fut un ardent défenseur de l’Algérie française pendant que de Gaulle préparait son indépendance, est peut-être bien placé pour parler des « illusions » lui qui s’en est nourri pendant longtemps mais certainement pas pour exprimer la pensée profonde de de Gaulle, qu’il n’a pas toujours connue.

Ces controverses historiques sont importantes : c’est toute la question du recours que le comte de Paris n’a cessé d’être tout au long de sa vie politique qui se trouve ainsi posée. Mais il y a plus important encore ; en affirmant que « les chances de la monarchie sont de plus en plus plausibles et réelles » (Le Point), en déclarant à l’Express que Giscard est un « équilibriste », que Barre « pose les problèmes à l’envers », que les Français sont chloroformés, qu’il faut « renouveler les élites » donc en finir avec la bourgeoisie, le comte de Paris pose à la nation une question politique nouvelle, et lui montre une voie révolutionnaire.

L’INQUIETUDE

D’où l’inquiétude des milieux conservateurs, qui transparait dans l’éditorial que Xavier Marchetti consacre au « candidat au recours » (Le Figaro du 13 avril). Cela commence par de l’étonnement. Au moment où apparaissaient les signes d’un « apaisement démocratique » (le printemps tourne la tête de X. Marchetti, car personne ne s’en était aperçu) un « nouveau candidat au recours » apparaît en la personne du comte de Paris. Figurez-vous que « journaux, écrans et transistors, curieusement mobilisés, amplifient la nouvelle… » (Ce sont, sans doute, les communistes ou les royalistes — ou les deux à la fois — qui ont « mobilisé » les médias). Puis X. Marchetti continue dans l’humour grinçant : « pour le cas où nous nous laisserions aller… au désenchantement… nous aurions toujours, en cas de besoin, une radieuse possibilité : la vérité par le Roi ! ». Mais Marchetti n’est pas radieux du tout : il décèle « une subtile hispanomanie qui, ces temps-ci, voudrait exhumer d’outre-Pyrénées un imaginaire modèle pouvant s’appliquer à notre avenir politique », et puis il y a les « tenants, parfois talentueux, d’une monarchie élective » (auxquels Le Figaro a fait de la publicité parce que ces « tenants » flattaient les petites nostalgies de Giscard d’Estaing). Mais Marchetti se rassure un instant : « La République est bonne fille » (même quand la bourgeoisie qui la confisque fait tirer sur le peuple ? )… « elle admet à sa table les contes de bonnes femmes et même les bavardages de comploteurs du dimanche » (quels comploteurs? Marchetti retarde d’environ soixante-dix ans).

Mais tout de même on s’inquiète, au Figaro : « Les faiseurs de constitution sont, chez nous, race courante. Les rafistoleurs de l’Histoire aussi. Ils ne sont dangereux, comme tous les songe-creux, que lorsque le pouvoir vacille. Mieux vaudrait néanmoins les maintenir dans l’aimable confort de leurs rêveries. Et les y laisser. » Marchetti n’est vraiment pas aimable, mais passons. L’important est ce qu’il avoue : le comte de Paris est un recours possible ; il est « dangereux », si le « pouvoir vacille ». Or, rien n’interdit de penser que le pouvoir risque de se trouver, dans les prochains mois, dans une situation périlleuse : quand un gouvernement laisse le chômage augmenter de 21 % en un an, il risque de le payer très cher. Marchetti le sait, et il a peur. Aussi, montre-t-il les dents dans sa conclusion : il fait « maintenir » les songe-creux dans leurs « rêveries ». Qu’est-ce que cela signifie ?  Qu’on les y maintiendra par la menace, par la force ? Ne nous étonnons pas ; les libéraux n’aiment ni la liberté, ni les libérateurs. Mais il y a de quoi être inquiet des conséquences qui pourraient découler de l’inquiétude de X. Marchetti.

COTE POUBELLES

Côté poubelles enfin, signalons l’article faussement objectif de Philippe Bouvard qui a ramassé dans on ne sait quel caniveau, la légende des contacts entre le comte de Paris et Hitler. Bien sûr, le Prince dément avec fermeté. Mais, comme on dit, « calomniez, il en restera toujours quelque chose »… Surtout, il y a l’article scandaleux de Libération. Répétons que nous ne dénions à aucun journaliste le droit de critiquer ou de ne pas s’intéresser aux Mémoires du Prince. Notre adhésion au projet du comte de Paris et à l’idée qu’il incarne ne ressemble en rien au culte de Mao Tsé Tung. Mais nous ne pouvons pas laisser passer sans réagir cet article de « Libé », déshonorant pour ce journal comme pour son auteur. Minute n’ira pas plus loin que Guy Hocquenghem dans l’insulte pour le rédacteur de Libération, le comte de Paris est un « dégénéré » (on entend çà dans les salons du XVIe), c’est une « vieille ganache gâteuse, curieusement dotée d’un physique de rastaquouère » (cela s’appelle du racisme). Quelle rage aveugle Hocquenghem, au point qu’il perd toute mesure et qu’il invente la seule citation qu’il fait ? C’est que le comte de Paris dérange ses schémas. Le Prince devrait être conservateur, réactionnaire, délicieusement rétro, or il vient là où on ne l’attendait pas. Et puis Hocquenghem s’inquiète, lui aussi : « le goût français pour la noblesse et la monarchie est en pleine expansion », « la vogue monarchique actuelle n’est pas une galéjade, c’est l’expression d’un mouvement profond de la société française vers la Restauration… » Conclusion : « Après tout, monseigneur est assez faisandé pour séduire, tout à fait sérieusement, les concierges et les retraités qui font le plus profond de la France éternelle ». Nous ne savions pas que Libération tolérait, outre les allusions racistes, le mépris à l’égard de catégories sociales qui font partie de notre peuple. Cet article ne grandira pas Libération. Et Hocquenghem n’a pas atteint son objectif : ses insultes sont une façon de crier « touché ». Décidément, le comte de Paris semble remuer en profondeur la conscience politique des Français.

***

Article publié dans le numéro 292 de « Royaliste » – 25 avril 1979