Dans l’ouvrage qu’il avait consacré à l’opinion publique (1), Alfred Sauvy expliquait qu’il fallait se livrer un travail long et compliqué pour saisir, de manière toujours imprécise, les tendances, souhaits et conflits de la population de son propre pays.

Dans cette estimation, des éléments très variés doivent être pris en ligne de compte : déclarations politiques et syndicales, manifestations organisées et protestations spontanées, éditoriaux et caricatures, affiches et graffitis, conversations et plaisanteries au comptoir du bistrot…

La tâche du journaliste – comme celle du militant – est difficile et requiert une attention permanente car l’opinion publique est aussi mouvante que nos propres impressions. Les dirigeants politiques et les patrons de presse qui ont été formés dans les années 1960 – 1970 n’ont pu ignorer l’ouvrage d’Alfred Sauvy. Mais ils l’ont oublié et s’en remettent aux sondages achetés à des sociétés qui font ce commerce.

Certes, les sondages doivent être pris au sérieux, dans la mesure où leurs douteux résultats modifient les réactions des commentateurs et les choix des électeurs (2). Mais la lecture des pourcentages publiés chaque jour suscite des commentaires paresseux sur des résultats dont on découvrira quelques semaines plus tard l’insignifiance ou la fausseté – sans qu’on en tire la moindre leçon de prudence. L’attitude des gens de médias et des directeurs d’instituts de sondages pendant les campagnes de 2002 et de 2005 est encore dans toutes les mémoires.

Depuis plusieurs mois, on recommence les mêmes erreurs : on laisse dans l’ombre des « petits » candidats qui joueront un rôle dans les résultats du premier tour ; on publie au moins une fois par semaine les résultats du match entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy… Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a récemment protesté contre cette mise en scène partielle et partiale du débat politique mais les grands médias continuent de faire des paris insensés.

Le duel annoncé n’a pas de sens parce qu’on fait mine d’oublier le troisième homme qui s’était imposé le 21 avril 2002. La menace plane, on l’évoque parfois, mais en s’efforçant de conjurer le mauvais sort : un accident a un lieu, il ne se reproduira pas si les électeurs, instruits par l’expérience et avertis par les candidats honorables, votent avec sagesse et discipline pour le grand candidat de la droite ou pour le grand candidat de la gauche. D’ailleurs, les médias donnent l’exemple de l’attitude convenable en traitant comme quantité négligeable un homme à nouveau candidat qui a recueilli 4 804 713 voix le 21 avril 2002 et 5 525 032 voix au second tour.

Or que dit l’opinion publique, moins de cent jours avant l’élection présidentielle ? Saisi selon la méthode Sauvy, c’est la fureur qui caractérise l’état d’esprit dominant. La montée de la colère sociale se vérifie à l’ampleur des manifestations depuis 1995 et nous avons nous avons pris la mesure de la révolte politique en mai 2005. Tout indique que, depuis bientôt deux ans, beaucoup de Français sont en train de passer de la colère à la haine. Celles et ceux que la misère scandalise et menace, celles et ceux qui sont humiliés par les patrons et les moralistes médiatiques, celles et ceux qui reçoivent comme autant d’insultes les tours de passe-passe des oligarques sont aujourd’hui privés de tout espoir électoral. L’extrême gauche est trop éprise de ses nostalgies et trop confuse dans son expression pour offrir une perspective politique. Reste la pure provocation, qui a un nom et un visage.

Jean-Marie Le Pen engrange chaque jour des voix supplémentaires, à droite, à gauche et même chez ceux qui manifestent depuis vingt ans contre la xénophobie. Quand on prendra en haut lieu la mesure du phénomène, les propagandistes de l’UMP et du Parti socialiste ressortiront le Monstre. Ce faisant, ils fourniront à Jean-Marie Le Pen de nouveaux bataillons d’électeurs, ravis de semer la panique dans l’oligarchie.

Nous en sommes là.

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(1) Alfred Sauvy, L’Opinion publique, Que Sais-je ? P.U.F., première édition en 1956.

(2) Pour une critique d’ensemble des sondages d’opinion, cf. Patrick Champagne, Faire l’opinion, le nouveau jeu politique, Les Editions de Minuit, 1990. L’auteur analyse (pages 78-81) l’ouvrage d’Alfred Sauvy.

 

Editorial du numéro 896 de « Royaliste » – 2007