L’arrêt du “Débat” nous touche profondément et nous incite à réfléchir aux relations que nous entretenons, depuis bientôt cinquante ans, avec ceux qui font naître et vivre les idées. Il ne s’agit plus des intellectuels du XXe siècle capables de faire le lien, par leurs œuvres, entre les hauts lieux de la pensée et l’opinion publique car l’intelligentsia a suivi la pente médiatique et les impératifs de rentabilité. Nous avons aujourd’hui des entrepreneurs intellectuels, qui fabriquent des produits livresques plutôt que de prendre le temps de faire une oeuvre afin d’avoir la posture qui sied dans les débats du jour. Nous avons des entrepreneurs en guerre civile, des industriels du plagiat, des fabricants de scandales “littéraires”, des artisans de l’imposture et des fabricants en série – mais peu, très peu, d’intellectuels…

Cette logique spectaculaire et marchande s’est esquissée à partir de 1975 et “Le Débat”, cinq ans plus tard, a offert en contrepoint d’indispensables mises en perspectives historiques, politiques et sociales. C’est pendant cette période que nous avons fait un choix auquel nous nous sommes tenus : face aux médias, qui auraient pu intégrer un folklore royaliste, nous avons voulu accomplir un travail sur les mouvements du siècle et sur notre propre tradition à la lumière de la recherche savante.

Notre travail s’est accompli sans que nous perdions de vue notre statut de militants politiques au service d’un projet explicite. Ce statut nous interdisait de jouer les maîtres en histoire, en philosophie, en économie… La relation avec la recherche savante impliquait que nous restions dans notre ordre, à notre place, sans chercher à imiter, à annexer ou du moins à compromettre celles et ceux dont nous suivions les travaux. C’est ainsi que nous avons acquis de solides connaissances, qui nous ont permis d’éviter les contre-vérités et les litanies bêtes dans lesquelles se complaisent trop de groupes militants.

Comme nous avons toujours parcouru plusieurs champs, et fréquenté plusieurs écoles, nous n’avons pas été asservi à un maître de vérité et nous avons tenu ferme dans le dialogue tout en construisant notre propre maison. Ce travail s’accomplit presque tout entier en public, avec nos camarades et amis, dans les colonnes de “Royaliste” et lors des Mercredis de la NAR.

L’an prochain, pour le cinquantième anniversaire de notre aventure, nous évoquerons la dette immense que nous avons contractée à l’égard de nombreux universitaires et de quelques revues – à commencer par “Le Débat”. Des accusateurs médiatiques trouveront dans ces lignes la preuve que Pierre Nora et Marcel Gauchet étaient bel et bien passés du côté de la Réaction. Ces procureurs ne savent pas que nous avons longtemps plaidé auprès de dirigeants socialistes, et parfois de cadres communistes, en faveur d’un ressourcement intellectuel en leur signalant les auteurs qui pourraient stimuler leurs réflexions. Mais ceux qui célébraient en toutes occasions la France des Lumières ne voulaient plus prendre le temps de lire ni même de penser. On sait où la déesse Communication et les petits arrangements tactiques ont conduit ces arrogants messieurs.

Le sabordage du “Débat” marque clairement la fin d’une époque. La domination du système médiatique est manifeste, la “gouvernance” oligarchique méprise les tâches de la pensée, les groupuscules d’agitateurs dictent les vérités du jour et nous faisons, chaque jour un peu plus, l’épreuve du nihilisme – de la rupture de tous les liens. Ce nihilisme, inaccompli, ne sera pas le dernier mot de l’histoire. Dans les enfers du vingtième siècle comme après, le travail de la pensée a continué de s’accomplir et les quarante dernières années ont été particulièrement fructueuses, en France et hors de notre pays. Il est vrai qu’une grande partie de la réflexion s’accomplit dans le désordre des réseaux sociaux et dans les souterrains de la “société de communication”. Mais une partie de l’opinion publique s’est enrichie d’informations et de travaux auxquels bien peu avaient accès voici vingt ans et il n’est pas impossible de fournir des éléments de cohérence et des thématiques pour un débat commun.

Cela ne se fera pas sans peine. Il faut toujours se battre pour faire prévaloir certains types de débats dans la nation et nous sommes aujourd’hui impuissants devant l’américanisation croissante de la société française. Cela ne s’est pas fait par hasard. Les médias fixent les limites du permis et du défendu selon le cadrage défini par les propriétaires de chaînes et de journaux selon un critère très simple : il y a ce qui dérange les actionnaires et ce qui ne les dérange pas. On peut appeler à la guerre civile sur un excellent créneau horaire mais les économistes qui dénoncent l’euro sont soigneusement marginalisés.

Parfois, des mouvements sociaux parviennent à imposer leurs problématiques pendant quelques jours ou quelques semaines. Tant que de nouveaux partis politiques ne se sont pas constitués, il faudra tenter d’irriguer les révoltes par les idées les plus novatrices de la pensée française. Que vive la recherche, que vive le débat !

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Editorial du numéro 1194 de « Royaliste » – 14 septembre 2020