François Villemonteix a ouvert au sein de la Nouvelle Action royaliste un débat en vue d’un choix de civilisation que nous avons décidé de rendre public. Voici un premier échange qui fait suite à la réflexion publiée sur ce même blog.

 

Contribution d’Alain Solari

Pour ce qui est de la première partie et de ses considérations planétaires, je lui trouve un parfum de malthusianisme. Pour ma part, je préfère une perspective où l’on augmente la part du « gâteau » (même si c’est avec des moyens et ressources qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui) pour le répartir de façon à ce que chacun accède à des conditions de vie décentes, fussent-elles inégalitaires ; plutôt qu’une perspective où l’on met tout le monde à la portion congrue.

Je ne partage pas cette vision sacrificielle (« … mais au prix de sacrifices de la part de chacun… ») qui, de plus, n’est pas très mobilisatrice. Je n’ai vraiment pas l’impression que la grande majorité de nos concitoyens vivent comme des privilégiés aux dépens de la planète. Quant aux « bouleversements profonds de nos cultures nationales », à chaque fois qu’elles se sont produites dans l’histoire, cela n’a pas donné des résultats dont il y a lieu de se féliciter… Ces bouleversements se produiront peut-être, quant à les appeler de nos vœux…

Cette première partie me semble supposer que les ressources qui permettent notre mode de vie (matériel) actuel soient finies. Comme si la science, la recherche, tout progrès s’arrêtaient. Et la mer, par exemple (je fais ici allusion au dernier intervenant des mercredis) ? De plus, la logique d’une telle analyse, c’est le gouvernement mondial… Je ne développe pas.

Et puisque le pape François a été « convoqué », je rappelle modestement que les piliers de l’Eglise sont la Foi, la Charité… Et l’Espérance, bordel, que je ne trouve pas dans ce texte !

Trêve de plaisanterie, le « placage » de l’analyse sur le plan mondial sur la politique nationale (deuxième partie) m’a paru artificiel. En tout cas, il ne m’a pas convaincu. Analyser notre vie politique et ses partis en fonction de la seule dualité « égalitaire-inégalitaire » me semble bien réducteur. D’autant plus que la dualité « souverainiste-européiste » est plus que jamais d’actualité. Sur ce plan, on ne peut accuser Macron d’avoir cultivé l’ambigüité ; et la formation du gouvernement est claire à cet égard…

Face à la politique très probable du président, on peut être tenté par une partie des analyses économiques et sociales de Mélenchon pour y faire obstacle (je ne parle évidemment pas des « Républicains » et de leurs alliés, ou du FN, ni du PS, ni du PC, et pas davantage de DLF vu ce qui s’est passé entre les deux tours…). Le problème est qu’il n’est pas possible de ne prendre qu’une partie du programme mélenchonien. En ce qui me concerne, Mélenchon, c’est non ! Sa vision du peuple est celle d’un idéologue de gauche qui « n’a rien appris et rien oublié », malgré sa culture. Il est internationaliste dans le cadre d’un socialisme (« chavisme »…), beaucoup moins dans d’autres circonstances. Et ce n’est pas le seul point où – François le souligne lui-même – il est ambigu. Quant à sa conception des institutions et de sa « 6e République », elle est rédhibitoire. Compte tenu de ce que nous sommes, de la conception des institutions que nous défendons, des symboles auxquels nous sommes attachés, nous serions incohérents en soutenant ses candidats.

J’ai bien conscience qu’écrire cela n’est pas réjouissant. C’est constater une fois de plus que, politiquement, la France est dans l’impasse. De quelque côté que l’on se tourne, le paysage est désolant. A cela, la présidentielle n’a rien changé. Et le nœud gordien ne sera pas tranché par les législatives, quel qu’en soit le résultat.

Alain SOLARI

 

Réponse de François Villemonteix

Merci Alain de lancer le débat. Je reprends tes termes en italique avant de présenter des explications plus détaillées et des arguments. Je ne traiterai ici que la partie générale de ce débat, sans entrer dans les choix politiques quotidiens de la NAR.

« Pour ce qui est de la première partie et de ses considérations planétaires, je lui trouve un parfum de malthusianisme. Pour ma part, je préfère une perspective où l’on augmente la part du « gâteau » (même si c’est avec des moyens et ressources qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui) pour le répartir de façon à ce que chacun accède à des conditions de vie décentes, fussent-elles inégalitaires ; plutôt qu’une perspective où l’on met tout le monde à la portion congrue. Je ne partage pas cette vision sacrificielle (« … mais au prix de sacrifices de la part de chacun… ») qui, de plus, n’est pas très mobilisatrice. »

Il n’est pas question d’appeler à une vision sacrificielle, bien sûr, et je prends cette remarque comme une petite pique pour mettre en évidence des faiblesses ou des non-dits dans mon propos. Je plaide les circonstances atténuantes : en une page on ne peut pas construire un argumentaire complet, ce qui de toute façon ne pourra se faire que de façon collégiale, d’où ce débat. Merci Alain de mettre le doigt sur les (apparentes ?) incohérences de mes propos.

« Cette première partie me semble supposer que les ressources qui permettent notre mode de vie (matériel) actuel soient finies ». En effet, c’est là toute la question. Oublions pour commencer les problèmes du réchauffement climatique et préoccupons-nous seulement des deux éléments du débat : la croissance de la population et celle des ressources.

–          La bonne nouvelle, c’est que la croissance de la population ne suit pas une courbe exponentielle et va se stabiliser. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de lendemain qui chante et cela se terminerait de toute façon comme l’avait prévu le Club de Rome : effondrement de la population une fois le différentiel entre population et ressources devenu insupportable. Car, du point de vue de la démographie mondiale, nous nous trouvons devant des dynamiques que l’homme est incapable de maîtriser (sauf à passer par une « solution finale »). Mais avec une baisse de la natalité et une arrivée à une asymptote de la population mondiale (onze milliards d’habitants tout de même), la situation n’est pas désespérée, bien au contraire. Il « suffit » de veiller à ce que les ressources soient réparties correctement.

–          A condition que l’augmentation des ressources, puis leur stabilisation, suivent. Or de ce côté la situation est très différente. Avant de voir ce que le réchauffement climatique apporte comme contrainte, une simple observation montre où est le problème : nous vivons dans un système économique qui s’organise entièrement autour du concept de croissance. Ce concept se fonde explicitement sur une courbe exponentielle (le % de croissance annuelle), donc sur une hypothèse implicite de ressources infinies et d’écosystème stable. Or nous sommes arrivés à un niveau d’exploitation où la planète, elle, devient finie (dans le sens « limitée »). Elle serait même déjà exploitée au-delà de ses capacités productives, puisque la somme des « empreintes-carbone» individuelles (le nombre d’hectares par personne pour vivre) équivaut à la surface de plusieurs planètes. Nous ne vivons plus sur les intérêts du travail de l’écosystème mondial, mais sur le capital. Mais là-dedans, l’autre bonne nouvelle, c’est que ceci est entièrement de notre fait. Les courbes sont théoriquement maitrisables puisque c’est l’homme qui les a créées et qui les gère. Ce n’est donc plus un problème écologique, mais économique, donc politique.

–          Ce qui ne le rend pas plus facile à gérer pour autant, et je renvoie au livre de Paul Jorion et son observation : « le court-termisme est inscrit dans les règles comptables : maintenir en état la planète (…) aurait dû être considéré comme une exigence essentielle. En tirer le maximum de profit dans le minimum de temps est au contraire le moyen que nous avons choisi pour la rendre invivable à brève échéance ».

Quant au progrès qui va compenser les problèmes posés par l’application du progrès, j’avoue que j’ai beaucoup de mal à y voir LA solution : « Comme si la science, la recherche, tout progrès s’arrêtait. Et la mer, par exemple (je fais ici allusion au dernier intervenant des mercredis)[1] ? ». Oui, la science ne s’arrête pas (encore que lier science et progrès laisse penser qu’on parle surtout de technologie), mais elle ne peut faire qu’avec ce qui existe. Et là on retombe sur la question du réchauffement climatique. On a toujours du mal à concevoir la complexité de l’écosystème planétaire et le poids colossal de son inertie. D’une part, si l’on joue sur une composante de cet écosysteme, on reste INCAPABLE de prévoir les conséquences globales de cette action ; d’autre part, si une dynamique se met en place, rien de ce que nous pourrons faire ne la fera dévier. On peut agir sur les forces du départ, pas sur le mouvement une fois celui-ci enclenché. Or tout semble indiquer que la planète (quelles qu’en soient les causes, humaines ou naturelles) a démarré une dynamique de réchauffement et de baisse de la biodiversité. Ceci amène de gros problèmes pour notre société qui, comme je viens de le rappeler, se fonde sur un écosystème particulier (l’holocène) et réclame un système infini et stable. J’ai bien peur que le progrès, si progrès il y a, ne serve maintenant qu’à compenser les pertes de rendement et de productivité liées au changement climatique.

Par-dessus le marché, il y a deux autres points à prendre en considération :

(1) la politique économique, qui ne considère le progrès qu’à l’aune de ce qu’il peut rapporter en termes de dividendes financiers. Entre un progrès qui permet de produire de grandes quantités (de blé, par exemple) à profit nul mais pour le bien-être de tous, et celui qui en produirait de faibles quantités mais avec un gros profit pour quelques-uns, dans lequel pensez-vous que le système économique investira ?

(2) la raréfaction des ressources naturelles, à commencer par les hydrocarbures. Nous sommes dans une phase artificielle de faible coût du pétrole, mais qui s’est installée aux dépens de notre futur et ne change rien au fait que le coût réel d’extraction des ressources naturelles augmente. Quel sera son impact dans l’équilibre « croissance de la population – croissance des ressources alimentaires » ? Difficile à dire, mais sûrement négatif.

« Le « placage » de l’analyse sur le plan mondial sur la politique nationale (deuxième partie) m’a paru artificiel. En tout cas, il ne m’a pas convaincu. Analyser notre vie politique et ses partis en fonction de la seule dualité « égalitaire-inégalitaire » me semble bien réducteur. D’autant plus que la dualité « souverainiste-européiste » est plus que jamais d’actualité. Sur ce plan, on ne peut accuser Macron d’avoir cultivé l’ambigüité ; et la formation du gouvernement est claire à cet égard ». 

Si un mouvement comme le nôtre existe, c’est parce qu’il considère que la politique est faite pour permettre l’application d’un mode de vie particulier. N’étant pas philosophe ni expert en aucune des disciplines des sciences humaines, je ne vais pas me risquer plus loin dans un débat philosophique, moral, religieux, etc., je laisse ces domaines aux spécialistes. Mais ce que je sais, c’est que notre société moderne (dont l’ONU est le représentant) est aussi fondée sur l’affirmation des droits de l’homme. C’est d’ailleurs, je le rappelle en passant, un des textes fondateurs de la NAR. Dans ce contexte, les institutions ne sont pas une fin en soi, elles sont un moyen pour aboutir à l’application des fondamentaux. Il faut donc, avant de définir les instruments, se mettre d’accord sur ce que sont nos objectifs, et ceci au niveau le plus élevé possible. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. C’est ce que je voulais dire en rappelant que nous nous trouvons devant la nécessité de rendre explicite notre choix fondamental : partage des ressources ou non ? Je conçois tout ce que les termes « égalitaire-inégalitaire » peuvent avoir d’inadéquat, sur le moment je n’en ai pas trouvé d’autre : peut-être le couple « solidaire-indifférent » serait-il plus approprié ? Je compte sur vous pour préciser ce point. Alain a raison de dire qu’il est préférable de  « répartir (la ressource) de façon à ce que chacun accède à des conditions de vie décentes, fussent-elles inégalitaires ». L’égalité absolue n’a jamais existé et n’existera jamais, et ceux qui ont voulu l’imposer par la force ou l’idéologie ont toujours abouti à des conditions de vie pires que celles qu’ils voulaient régler. L’objectif de « conditions décentes pour tous » me convient parfaitement.

Seulement voilà : on pouvait jusque récemment faire le grand écart (ce que font l’UE et l’ultra-libéralisme en général) entre un discours égalitaire (pardon : solidaire) et un fonctionnement oligarchique : il y avait assez de ressources pour que tout le monde ait accès à ces conditions de vie décentes. Si les ressources par tête deviennent plus limitées, cela devient de plus en plus difficile. On le voit même dans notre pays. Si l’affirmation d’Alain est compréhensible (mais elle est statistiquement fausse) : « Je n’ai vraiment pas l’impression que la grande majorité de nos concitoyens vivent comme des privilégiés aux dépens de la planète », cela n’empêche pas l’extrême pauvreté de côtoyer chez nous la richesse la plus époustouflante.

Mon propos est donc de préciser clairement nos «  choix  de civilisation », qui justifieront ENSUITE nos positions sur les institutions et sur nos décisions politiques tactiques. De ce point de vue, les miennes sont tout à fait discutables, j’en suis bien conscient, mais aucun des choix qui nous sont proposés n’est réellement satisfaisant.

François VILLEMONTEIX

[1] J’ai regretté de ne pouvoir être présent à ce mercredi qui m’aurait beaucoup intéressé [réunion à Paris sur le domaine maritime avec José-Manuel Lamarque].  La mer, oui… A condition qu’elle ne soit pas elle aussi en voie de dégradation. Or les dynamiques océaniques actuelles ne sont pas très encourageantes : le réchauffement des océans et leur acidification risquent fort de mener à une baisse très importante de sa productivité biologique (sans parler de son rôle comme régulateur de l’écosystème mondial). Qu’il y ait aussi des ressources minérales en quantités immenses, sûrement, mais difficiles d’extraction (donc extrêmement coûteuses). Pour les ressources vivantes, c’est une autre histoire. Nous sommes au maximum de ce que peuvent produire les stocks de poissons « nobles », ceux qui rapportent des sous. Il reste bien une gigantesque production potentielle (les ressources bathypélagiques océaniques, les myctophidés par exemple), qui sont tellement importantes qu’à elles seules elles pourraient régler pour longtemps les problèmes d’approvisionnement mondial ;  mais qui pour le moment, en dehors du krill, ne sont pas rentables en termes d’exploitation. Cela renvoie à ma remarque sur le choix économique du progrès « rentable ». Par exemple: les seuls poissons produits en aquaculture (à quelques exceptions près) sont des poissons à forte valeur ajoutée: saumons, truites, bars, dorades, turbot, crevettes etc., poissons carnivores qui exigent au moins trois kilos d’aliment carné (farine d’anchois par exemple) par kilo produit. L’idée originelle d’une aquaculture-solution à la surexploitation marine et à l’approvisionnement mondial aura abouti à une activité strictement mercantile de profit maximum, le plus souvent d’ailleurs au détriment de l’écosystème où elle se développe (cf. les crevettes d’Equateur et les saumons de Norvège ou du Chili).