François Villemonteix a ouvert au sein de la Nouvelle Action royaliste un débat en vue d’un choix de civilisation que nous avons décidé de rendre public. Voici un deuxième échange.

 

Contribution de Luc de Goustine

Nourrie de son expertise personnelle, la typologie esquissée à grands traits des attitudes fondamentales à l’égard du partage des ressources de la planète me parle. Comme me convient son choix conditionnant l’avenir de l’humanité : solidaire, sinon « égalitaire », dicté par le souci de justice que nous partageons. Mais je crains que cette analyse lucide n’aide pas à trancher, comme il le fait, des moyens de la réponse politique.

A supposer que le choix « altruiste » conduise à refuser les partisans d’actes radicalement contradictoires avec le bien commun qui gouvernent actuellement la « mondialisation », il ne guide pas pour autant chez nous vers un choix alternatif, même – j’écrirais ici « surtout pas » – celui de Mélenchon.

Et cela en raison, non pas de son analyse globale de l’avenir de la planète ni d’options économiques ou sociales que nous avons souvent trouvées ouvertes et intelligentes, mais en raison du piège qu’il se pose à lui-même et à ses compagnons en conditionnant la mise en oeuvre d’une « autre politique » à la subversion du principe du politique-même. Cette pulsion morbide, nous la refusons parce que, sous prétexte de s’inscrire dans la ligne de la Révolution, elle ne reproduit que la pathologie de son échec et condamne d’avance le pays à une quête hagarde de légitimité. La hantise (anti)monarchique dont il croit guérir en refondant la Constitution a pour traduction l’impuissance immédiate, prélude aux violences dictatoriales.

Certes, le débat « souverainiste » a été dérisoire pendant cette dernière campagne. A raison, parce que ce n’est pas un « objet de débat » mais condition sine qua non, le fondement de toute action politique nationale. Dans la circonstance présente de l’Europe et du monde, qui veut agir légitimement au nom d’une nation doit nécessairement la prendre pour souveraine. Aucune prudence tactique – plan A ou B, aucune autorité extérieure ne peut s’opposer à une telle décision. A plus forte raison si, comme François, on attend de la France qu’elle rende son service immémorial (qui ne peut se réduire à l’alibi d’une COP 21 sur le climat qui n’oblige rien ni personne).

Il me semble donc, cher François, que, quels que soient tes (nos) choix électoraux conjoncturels aux élections, compte tenu du souci général que tu mets à juste titre en avant, nous avons le devoir de rester fermes sur la tradition politique au nom de laquelle nous nous battons. Certes, elle peut et doit intégrer plus explicitement les soucis et les luttes « altruistes » utiles à la survie commune, mais elle doit continuer à poser au politique des conditions sévères auxquelles il ne peut déroger.

Sur un fond d’incertitude qui va jusqu’aux fondements anthropologiques eux-mêmes, nos sociétés sont de plus en plus gravement hantées par les spectres concurrents d’une subversion « de gauche », qui n’est que le symptôme de l’agonie d’une certaine forme d’idéalisme, et, à l’opposé apparent, le bloc des « réalistes » néo-libéraux tentant de faire triompher leur symétrique imposture.

A nous, de maintenir la promesse d’une troisième voie – que peut-être pressent et veut singer l’actuel président. Les peuples n’attendent qu’elle dans la profonde rébellion qui les travaille, les soulève, et les expose à des tentations extrêmes. Loin de récupérer leurs luttes à la façon de Mélenchon pour se dérober, comme en Grèce, et régresser dans le syndrome d’échec de la gauche historique révolutionnaire, il s’agit de reconnaître dans leur soulèvement la part de transcendance (oui, le cri des pauvres dont le Pape se fait l’écho), celle qui, dans la tradition de France, a produit des mutations dont seul le souverain assisté de quelque « héros » était habilité à prendre les moyens, fussent-ils rudes.

Et pour cela, défendre le principe de souveraineté – « droit de l’homme » par excellence.

Dans ce secret réside le levain du politique. Royalement incarné, ou « en attente » comme chez nous, il lie chaque personne humaine à la nation dans le « souci de l’âme » cher au tchèque Patocka, seul opposable au totalitarisme.

Mais vous savez tout cela mieux que moi. J’ai simplement voulu poser l’accent là où il me paraissait manquer dans cette intéressante proposition.

Luc de GOUSTINE

 

Contribution d’Anne-Marie Vilespy

Chers amis,

Les premières et très intéressantes contributions montrent tout l’intérêt du sujet proposé à notre discussion. Mais, permettez à une ancienne prof de poser un problème de méthode, pour éviter de partir un  peu dans tous les sens et « rentabiliser » nos contributions.

Je m’explique : il y a dans le très riche texte de François plusieurs éléments et je pense que nous devons les traiter l’un après l’autre.

- D’abord dans quelle mesure approuvons-nous l’analyse dans le paragraphe « mon interprétation »? (Dans la  mesure où je suis capable d’une opinion valable sur le sujet, j’y adhère à 100%). Certes, Alain, je ne conteste pas la valeur de l’Espérance mais elle ne dispense pas de la lucidité et encore moins de l’action. (Est-ce Ignace de Loyola qui a dit qu’il fallait « prier comme si on ne comptait que sur Dieu et agir comme si on ne comptait que sur soi »?)

- Donc, en premier, se mettre d’accord, de façon explicite sur l’analyse de François,

- Ensuite  se mettre, ou pas, d’accord avec sa description des deux camps ,

- Enfin seulement, discuter de sa conclusion dans le domaine politique.

Anne-Marie VILESPY

 

Contribution de Patrick Hoffman

Chers amis,

Je comprends bien, et la partage aussi, l’idée du maintien de nos institutions « gaullo-monarchiques » et notre inquiétude concernant leur abandon par une république d’inspiration mélenchonienne.

Mais ces institutions ont-elles empêché la destruction en cours de notre souveraineté et de notre modèle social ? Ceci étant tout de même grosso modo le fait de toutes les majorités politiques de ces dernières années. Et ce n’est pas fini…

Je partage dans leur entièreté les inquiétudes et le point de vue de notre ami François.

Au premier tour de l’élection présidentielle j’ai joué le parfait petit soldat nariste et ai voté Dupont-Aignan, choisissant, de fait, le volet institutionnel du choix du congrès.

Mais finalement, je le dis ainsi, je le regrette du fait du choix malheureux et purement politicien de Dupont-Aignan, plus indigne que naguère celui de Chevènement. Bon, je ne suis pas responsable de ses prises de position, mais aussi parce que j’ai oublié, en passant dans l’isoloir, que le volet environnemental du projet des Insoumis est finalement bien plus crucial.

Oui, on est sur une Terre finie, dans un monde clos. Même une abdication de l’Homme face à une Technique divinisée, n’empêchera pas l’extinction rapide de celui-ci si cette technique prométhéenne ou faustienne le conduit à vouloir toujours plus (en croissance, en richesses) alors que sa folie l’aura conduit à détruire la biodiversité terrestre condition essentielle de sa survie.

Au train où nous en sommes on verra dans quelques décennies, je le crains, s’avancer la catastrophe irrémédiable. Et cette apocalypse terrestre n’aura aucune révélation biblique. Je n’ose imaginer la cruauté égoïste des nations « développées » quand s’achemineront vers elles les victimes du réchauffement climatique, celui-ci étant le fait de ces nations « développées »…

Et là, toutes nos belles constructions institutionnelles, qui en parlera encore ?

Patrick HOFFMAN

 

Réponse de François Villemonteix à Luc de Goustine

Merci Luc pour ce rappel bienvenu de ce que nous sommes et ce qui motive notre action. Je partage entièrement cette partie de ton point de vue, en particulier quand tu nous dis « nous avons le devoir de rester fermes sur la tradition politique au nom de laquelle nous nous battons. Certes, elle peut et doit intégrer plus explicitement les soucis et les luttes « altruistes » utiles à la survie commune, mais elle doit continuer à poser au politique des conditions sévères auxquelles il ne peut déroger ». Mais (tu n’en seras pas surpris) je ne partage pas entièrement ta conclusion et je voudrais expliquer pourquoi.

Si nous avions dans nos choix possibles celui qui représenterait ce que nous appelons de nos vœux et que tu as parfaitement décrit, nous n’aurions pas besoin de développer ce débat. Ce n’est pas le cas. Or chacune des options mises sur la table présente l’une ou l’autre caractéristique inacceptable. Je souscris à la remarque de Patrick : « les institutions actuelles ont-elles empêché la destruction en cours de notre souveraineté et de notre modèle social ? ». Dans le cas présent, ce que Macron nous propose par exemple, me paraît bien plus dangereux que la révolution de Mélenchon, puisque s’y ajoute un aspect sournois et travesti, et que, comme j’ai voulu le montrer, sa politique est fondée sur l’indifférence aux autres : l’ultralibéralisme qu’il défend, d’une part est éthiquement inacceptable; d’autre part nous mène à la catastrophe écologique. Rien que le pire à attendre de ce côté, qui est aussi celui de LR et du PS à la Hollande.

Alors, Mélenchon. C’est vrai, tu le décris parfaitement, il y a dans son programme un aspect destructeur dont nous savons tous à la NAR que, s’il était appliqué, il mettra notre pays  en grand danger de se perdre. Rien à retirer ni à ajouter à ton analyse : « Cette pulsion morbide, nous la refusons parce que, sous prétexte de s’inscrire dans la ligne de la Révolution, elle ne reproduit que la pathologie de son échec et condamne d’avance le pays à une quête hagarde de légitimité. La hantise (anti)monarchique dont il croit guérir en refondant la Constitution a pour traduction l’impuissance immédiate, prélude aux violences dictatoriales ».

MAIS… A la différence des autres, il met cartes sur table, et rien n’est caché. Son anti-libéralisme, ses positions sur l’Europe et l’Euro, son souci écologique et son « protectionnisme solidaire », s’ils sont sincères, rejoignent nos souhaits, ce qui est déjà un bon point. Surtout, il met un préalable à son désir de détruire la 5ème République : un referendum. C’est donc au peuple de décider si oui ou non on casse tout. Là, nous nous trouvons devant un dilemme : accepte-t-on ou non le choix du peuple ? Il faut dire que nous n’avons pas toujours été clairs dans notre analyse sur le referendum : d’une part nous nous félicitons, comme tous les souverainistes, des résultats du referendum de 2005 prouvant la sagesse, l’intelligence, la culture politique du peuple français ; mais d’autre part nous signalons la stupidité du quinquennat, approuvé lui aussi par referendum par ces électeurs bêlants qui ont absorbé sans critique une propagande éhontée pour un projet motivé uniquement par des luttes de pouvoir. Mélenchon sera-t-il honnête dans son désir de demander l’approbation du peuple ? Si c’était le cas nous n’aurions rien à craindre, car je suis convaincu que la France ne tient pas à changer de constitution, ou en tout cas de système ;  je serais tenté de jouer le jeu.

Enfin, d’un point de vue pratique, nous ne risquons pas grand-chose. Notre poids électoral est minime, il ne fera pas bouger les lignes, et il est peu probable que Mélenchon ait la majorité absolue au Parlement. Nous pouvons donc sans grand risque expliquer ce que nous attendrions de lui et quelles sont les conditions de notre adhésion à (partie de) son programme. Aucun effet sur le résultat final, mais une possibilité sérieuse de préciser nos positions.

Il y a enfin une question de hiérarchie, très bien décrite par Anne-Marie : « Il me semble que le « choix de civilisation », qui est d’ordre éthique, doit d’abord être affirmé de la façon la plus explicite ainsi que les contraintes de toutes sortes qu’il entraînera. Le deuxième aspect qui est de l’ordre du politique pourrait nous obliger à considérer (reconsidérer?) nos priorités. ».

François VILLEMONTEIX