Nous sommes à la croisée des chemins. Dans « Royaliste », François Villemonteix s’emploie à nous démontrer depuis plusieurs années que nous ne pouvons plus penser ni agir comme avant. Pas de retour souhaitable à la croissance des Trente glorieuses – moins exemplaires qu’on ne le dit. Pas de maintien possible d’une position simplement défensive à l’égard de l’ultralibéralisme car le monde est emporté par les effets catastrophiques de l’aveuglement des grandes puissances. « Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne versent pas de dividendes » disait déjà Keynes.

Les choix présentés par François Villemonteix sont radicaux : un apartheid plus ou moins dur, l’hypocrisie européiste, une politique de civilisation. Toute la réflexion que nous avons menée depuis plus de quarante ans nous inscrit résolument dans une visée universelle. De manière plus ou moins explicite, nous sommes travaillés par la dialectique judéo-chrétienne, par l’universalisme moderne et tout simplement par l’esprit français : en France, on est Homme par essence, et Français par accident. J’aurais l’occasion de préciser cette dialectique de l’universel et du singulier dans le livre que je vais consacrer à l’Europe sans rivages, conçue comme une civilisation ouverte sur le monde. Par la francophonie, le Commonwealth, l’hispanophonie, la lusophonie, la russophonie, la turcophonie et par bien d’autres liens, l’Europe est engagée dans les affaires du monde depuis des siècles. Je n’oublie pas les violences – guerres de conquête, destructions de civilisations – mais il faut désormais penser en termes de responsabilité. Il ne s’agit pas d’une prise en charge paternaliste, humanitaire, des malheurs du pauvre monde mais d’une politique de coopération interétatique en vue d’un nouveau mode de développement. Ces derniers mots appartiennent à la langue de bois de la prétendue « communauté internationale » mais nous devons leur donner une charge révolutionnaire. Laquelle ?

Je propose que nous prenions au sérieux les injonctions formulées par François Perroux :

-          Nourrir les hommes :

-          Soigner les hommes ;

-          Libérer les esclaves.

Tels sont les impératifs éthiques qui s’imposent à toute discussion sur les structures et les politiques économiques. Ces impératifs permettent d’envisager une économie généralisée, conçue pour tout l’homme – pas seulement le « producteur » ou le « consommateur » – et pour tous les hommes (1). A la suite d’Aristote (et de Marx), François Perroux écrivait que l’Economique (qui vise à répondre aux besoins des hommes) doit être séparée de la Chrématistique qui vise l’enrichissement. On pourrait aussi distinguer nettement l’économie des besoins et l’économie des désirs (2).

L’ampleur de la tâche est écrasante : ce constat serait source de désarroi et de démobilisation s’il fallait concevoir et organiser les mutations mondiales à partir de rien. Tel n’est pas le cas. François Villemonteix évoque judicieusement les Nations unies et c’est bien dans ce cadre que nous devons concevoir ce que nous appelons l’internationale des nations qui remplacera l’internationalisme du 20ème siècle, dont Jean-Luc Mélenchon cultive la nostalgie. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous disposons de :

La Déclaration universelle des droits de l’homme ;

La Déclaration de Philadelphie (3) qui proclame que le travail n’est pas une marchandise et qui affirme que les programmes économiques et financiers doivent être soumis au principe de justice sociale ;

De la Charte de La Havane, non ratifiée, qui vise à organiser le développement des échanges internationaux en vue du bien-être pour tous les pays.

Il faudrait compléter ces textes par un nouveau système monétaire international, en s’inspirant du projet de Bancor présenté par Keynes à Bretton Woods et rejeté par les Etats-Unis.

La décision de respecter enfin ces déclarations et cette charte relève de l’Etat et de groupes d’Etat qui entreront en conflit avec les puissances – les Etats-Unis, la Chine - qui refuseraient de reconnaître et de respecter les règles communes (4). Ces conflits, économiques, monétaires, seront certainement d’une grande brutalité. La question de la souveraineté de la nation française reste donc décisive, de même que la réorganisation du continent européen par la coopération de ses Etats nationaux. Il faut de la puissance souveraine pour faire éclater la zone euro et en finir avec l’Union européenne. Il faut de la puissance souveraine pour combattre sur la scène internationale les stratégies d’apartheid.

Nous aurons à articuler la politique de civilisation et la politique étrangère en soumettant les relations économiques et financières aux nouveaux impératifs. Les critères de la protection économique nationale seront à préciser. Mais cela ne suffira pas. Lors des congrès de la NAR, nous avons souhaité le recours à la planification indicative et la nationalisation des secteurs-clés. Les enjeux de civilisation impliquent une économie plus largement mobilisée en vue de la réorganisation des activités nationales et des politiques de coopération internationale. Ces enjeux impliquent également une mobilisation complète des ressources financières qui suppose le contrôle étatique de tous les circuits financiers. Il n’est pas question de revenir au collectivisme – j’ai vu comment et pourquoi il s’est effondré en Union soviétique – mais il faut concevoir un nouveau modèle d’économie mixte avec forte impulsion étatique. Tel est le modèle qu’il nous faut préciser et proposer en France et hors de France car la rédaction d’un programme technocratique serait contraire à la philosophie de ce projet. Le dialogue international – depuis longtemps pratiqué à la NAR – est un premier pas vers un nouveau dialogue des nations en vue du partage des richesses.

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(1)    Cf. François Perroux, La coexistence pacifique, Presses universitaires de Grenoble, 1992, et ma présentation de cette œuvre : http://www.bertrand-renouvin.fr/penser-faire-une-revolution-mondiale/

(2)    Cf. Jacques Fournier, L’Economie des besoins, Une nouvelle approche des services publics, Odile Jacob, 2013. http://www.bertrand-renouvin.fr/services-publics-lordre-des-necessites/

(3)    Cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, 2010. http://www.bertrand-renouvin.fr/avec-alain-supiot-pour-la-justice-sociale/

(4)    Il s’agit bien entendu de s’opposer aux gouvernements états-uniens ou chinois en raison de leurs choix, non aux peuples qui sont victimes de l’ultralibéralisme. Aussi rude soit-elle, la confrontation avec une autre puissance se situe dans le relatif. Après la Seconde Guerre mondiale, les grandes nations occidentales ont tiré les leçons de la crise de 1929. Notre ami Frédéric Farah a eu la bonne idée de reproduire la seconde déclaration des droits présentée par Roosevelt le 11 janvier 1944 au Congrès lors du Discours radiodiffusé sur l’état de l’Union :

« Il est de notre devoir maintenant d’établir les plans et de déterminer la stratégie pour la victoire d’une paix durable et l’établissement d’un standard de vie américain plus haut que jamais. Nous ne pouvons être satisfait, peu importe la hauteur du standard de vie, si une fraction de notre peuple – qu’il soit d’un tiers, d’un cinquième ou d’un dixième – souffre de malnutrition, de mauvais habillement, de mal-logement et d’insécurité.

Cette république eut ses débuts, et grandit jusque sa force présente, sous la protection de certains droits politiques – parmi lesquels le droit à la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de culte, de procès par un jury, et de liberté envers les fouilles et saisies déraisonnables. Ils étaient nos droits à la vie et la liberté.

Comme notre nation a grandi en taille et en stature, pourtant – alors l’expansion de notre économie industrielle, ces droits politiques se sont montrés inadéquats pour nous assurer l’égalité dans la poursuite du bonheur8.

Nous en sommes arrivés à clairement réaliser le fait que la vraie liberté individuelle ne peut pas exister sans liberté économique et indépendance. « Les nécessiteux ne sont pas des hommes libres »9. Ceux qui ont faim et sont au chômage sont la substance sur laquelle les dictatures sont faites.

De nos jours, ces vérités économiques se sont vues acceptées comme allant de soi. Nous avons accepté, pour ainsi dire, une seconde déclaration des droits sous laquelle une nouvelle base de sécurité et de prospérité peut être établie pour tous – sans tenir compte des positions, races ou crédos.

Parmi celles-ci sont :

Le droit à un travail utile et rémunérateur dans les industries ou magasins ou fermes ou mines de la nation;

Le droit de gagner assez pour pourvoir à la nourriture, l’habillement et les récréations adéquates;

Le droit pour tout fermier d’élever et de vendre ses produits pour un retour qui lui donnera ainsi qu’à sa famille un train de vie décent;

Le droit à tout homme d’affaires, grand ou petit, de commercer dans une atmosphère de liberté, contre une compétition injuste et des dominations par des monopoles au pays ou à l’étranger;

Le droit à toute famille à un foyer décent;

Le droit à des soins médicaux adéquats et l’opportunité d’achever et de jouir d’une bonne santé;

Le droit à une protection adéquate contre les peurs économiques d’un autre âge, la maladie, l’accident, et le chômage;

Le droit à une bonne éducation.

Tous ces droits appellent la sécurité. Et après que cette guerre soit gagnée nous devons être préparés à aller de l’avant, dans le développement de ces droits, de nouveaux buts pour le bonheur et le bien-être humain.

Sans qu’il y ait sécurité ici au pays il ne peut être de paix durable dans le monde. »

Cette seconde déclaration des droits ne fut pas adoptée. Il faut souhaiter, pour les Etats-Unis et le monde, un président rooseveltien…