Le « moins d’État » était une erreur, source d’innombrables misères. Mais comment penser un État moderne ?

Les signes se multipliaient depuis quelques temps d’un changement d’optique sur la question toujours latente du rôle de l’État. Par exemple cette déclaration du ministre de l’Industrie, M. Fauroux, fustigeant l’ultra-libéralisme au nom d’une conception globale de la politique industrielle : « il faut que la France et l’Europe se décident à adopter des politiques industrielles résolues dans certains secteurs (…) Une industrie, ça se fabrique » (1). Ou encore ces commentaires désabusés sur les difficultés que rencontre le chancelier Kohl dans l’Est de l’Allemagne – difficultés qui sont dues à une vision libérale de la réorganisation économique. Mais aussi ce livre de Philippe Delmas, « Le Maître des horloges » (2), qui porte sur la « modernité de l’action publique » ; enfin, en guise de validation d’une idée qui fait son chemin, un article de Jean-Marie Colombani en première page du Monde : « l’État revient » ! (3). Et si je vous disais les petites phrases qu’on entend en privé, notamment dans les milieux patronaux, sur la nécessaire discipline que les chefs d’entreprise doivent respecter à l’égard de l’État… Mais c’est en privé. En public, la langue de bois « libérale » (le pauvre petit patronat opprimé par l’État) reste de rigueur.

A cela s’ajoute ce qui semble bien être un « nouvel élan » et qui se traduit notamment par une restauration du rôle de l’État (sensible dans le projet de loi sur l’administration territoriale si les amendements ne le dénaturent pas), de son autorité (en matière de police) et de son engagement économique. Pierre Bérégovoy finira par se sentir bien seul dans sa défense aussi obstinée qu’infondée de l’équilibre budgétaire.

Donc l’État « revient ». Mais s’était-il vraiment absenté ? Nous n’avons cessé de dire et de démontrer, tout au long des années quatre-vingt, que le discours « libéral » n’était qu’une fiction idéologique, que l’apologie du « marché » décrivait une utopie, que la liberté nécessaire des échanges s’inscrivait tout aussi nécessairement dans les ensembles politiques – nations ou empires – et dans l’activité régulatrice des États. Même dans les États-Unis de Ronald Reagan – présentés comme le modèle de l’économie de marché, comme le paradis de la libre entreprise – l’État (qui pèse autant que le nôtre) n’a jamais abdiqué de son rôle et la politique économique suivie s’est traduite par un déficit budgétaire colossal et par des financements publics massifs. Deux points qui sont contraires à l’orthodoxie libérale.

Hélas, dans notre pays, beaucoup se sont laissés prendre à la mythologie reaganienne, qui a coïncidé avec le dolorisme chrétien-social de la « deuxième gauche » et qui a contribué au retournement libéral du parti chiraquien. Enfin, nous avons entendu la petite musique de « l’État modeste » selon le sociologue Michel Crozier : thème particulièrement mal venu en 1988 car c’était le moment où il fallait, après les errements de la droite entre 1986 et 1988, définir et mener une politique particulièrement volontariste en matière économique et sociale. Le décalage dans le temps : tel est bien le problème principal de Michel Rocard. Espérons qu’il finira par le résoudre…

Que l’État, qui n’a cessé d’être présent, manifeste une volonté plus grande est une bonne chose, dès lors que son action est orientée en vue de la justice. Mais il ne faudrait pas que cette action dégénère à nouveau en étatisme, sous la forme d’un surcroît de technocratie, et que l’indispensable réforme de l’État se trouve à nouveau retardée – par exemple en ce qui concerne l’indépendance de la magistrature. L’État moderne reste à inventer, dans l’équilibre difficile entre la justice sociale qu’il doit aujourd’hui rétablir et la liberté (celle des citoyens, celles des groupes sociaux, celle du pouvoir judiciaire…) qu’il lui faut mieux garantir.

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  • “Libération”, 28 mars 1991.
  • Editions Odile Jacob
  • “Le Monde”, 7- 8 avril 1991.

Article publié dans le numéro 557 de « Royaliste » – 22 avril 1991