En ce lendemain d’élections, assourdis que nous sommes par les commentaires contradictoires, pouvons-nous tirer de la consultation du 10 juin quelques leçons ? Sans doute, seront-elles moins partiales que celles des politiciens engagés directement dans la bataille : nous n’avons pas de résultats à expliquer, nous n’avons pas à chanter la victoire ou à pleurer la défaite des partis pour lesquels nous appelions à voter. Notre choix, par force négatif puisque nous ne pouvions pas nous présenter, était celui du moindre mal, de la moindre répulsion. Choix sans illusion, car nous n’avons pas pour habitude de prendre pour argent comptant ce que disent les partis. Choix triste, tant nous avions de choses à dire, non seulement d’un point de vue critique, mais en faveur de ce que nous appelons l’internationale des nations. Cela nous reste sur le cœur. Mais, espérons-le, il y aura d’autres occasions.

L’EUROPE N’EXISTE PAS

Venons-en aux résultats. Un fait au moins ne peut être contesté : le taux considérable d’abstention dans la plupart des pays montre que l’Europe n’existe ni dans les réalités économiques, ni dans la volonté des peuples. Plus de deux tiers d’abstentionnistes en Grande-Bretagne, plus de la moitié au Danemark, plus de 40% en Irlande et aux Pays-Bas ! Seules la Belgique, où le vote est obligatoire, et l’Italie qui, peut-être, se raccroche à l’idée européenne comme un naufragé à une épave, ont connu de forts taux de participation. Quant à la France, elle n’a pas manifesté un enthousiasme débordant puisque, aux 39% d’abstentions, il faut ajouter les 35 % d’électeurs du Parti communiste et du R.P.R. qui ont clairement exprimé leur hostilité à l’Europe de la supranationalité et du chômage. Encore une fois, il ne s’agit pas d’entonner des chants d’allégresse – et encore moins de masquer la défaite du R.P.R. face à l’U.D.F. – mais de faire un simple constat : l’Assemblée de Strasbourg ne pouvait prétendre exprimer une solidarité économique et politique que les faits démentent chaque jour. Elle ne pourra pas non plus se parer d’une « légitimité démocratique » face à une telle indifférence. Et elle serait moins fondée que jamais à réclamer une extension de ses pouvoirs. L’Europe n’est pas « faite » et l’Assemblée européenne ne lui donnera pas la vie : elle ne représentera que le néant européen, certaines velléités, et de puissants intérêts économiques, financiers, impérialistes. Ce 11 juin marque le début de l’histoire de la corruption et de la soumission parlementaire européenne. Nous en marquerons soigneusement les étapes. Cela nous intéresse. Mais qu’on ne s’étonne pas si une majorité de Français ne s’en soucie guère.

QUELLE DEMOCRATIE ?

Hostiles au principe même des élections européennes au suffrage universel, nous devons cependant reconnaître qu’elles ont eu une conséquence positive : le problème de la démocratie en France est désormais posé. Car on ne peut parler de liberté de choix quand la campagne électorale est truquée, quand l’argent est le maître du jeu, quand le véritable débat est escamoté, quand les résultats sont faussés par une loi injuste.

– Comme aux présidentielles, comme aux législatives, l’argent a imposé sa loi : qui n’en a pas ne peut se présenter c’est notre cas – ne peut pas imprimer ses bulletins de vote — c’est le cas de Jean-Edern Hallier et du P.S.U. — ne peut pas les expédier outre-mer — c’est le cas des écologistes. Qui n’en a pas est méprisé par les médias, qui s’ouvrent toutes grandes aux puissants et aux riches. Qu’on ne s’étonne pas, ensuite, d’entendre un candidat dire sa colère et cracher son dégoût. Certains, en écoutant Jean-Edern Hallier, se sont sentis vengés.

– Quant au débat, il était truqué puisque tout le monde était « pour l’Europe » et que personne n’osait se déclarer partisan de la supranationalité. Pourtant, ces partisans existent, au Parti socialiste et à l’U.D.F. Pourtant, les élus de ces deux formations iront siéger dans des groupes parlementaires supranationaux. Mais nous ne savons rien des intentions profondes des giscardiens — qui ont dû expliquer que l’Europe était notre espoir mais que rien ne serait changé — et des socialistes – qui réclament l’Europe des travailleurs en se précipitant dans l’Europe capitaliste. Les électeurs de Simone Veil et de François Mitterrand ont le droit de choisir des représentants qui présentent un programme contradictoire en lui-même. Mais ces représentants ne leur reconnaissent pas le droit de choisir la politique qu’ils feront à l’Assemblée. Est-ce bien cela, le « peuple souverain » ?

— Enfin, la fameuse barre des 5 % au-dessous de laquelle le système de la proportionnelle ne joue pas représente, comme l’écrit Serge July, un véritable vol. Trois millions d’électeurs ne seront pas représentés à l’Assemblée de Strasbourg. Et leurs voix (12% des suffrages exprimés) ont été réparties entre les grandes formations. Est-ce bien cela le respect de la volonté populaire ?

M. Giscard d’Estaing aurait tort de se frotter les mains : le succès de la liste officielle, obtenu par l’argent, la manipulation et le mensonge, ne fera pas disparaître le malaise français. Il y a tant de petits succès électoraux qui ont été effacés par de grands mouvements de rue…

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Editorial du numéro 296 de « Royaliste » – 21 juin 1979