Voici dix ans, le 12 septembre 1990, le traité « quatre plus deux » entérinait la réunification de l’Allemagne morcelée en 1945 et juridiquement divisée en deux États depuis 1949.

A juste titre, on vante le caractère démocratique de cet événement décisif pour les Allemands et pour l’Europe toute entière et on se réjouit de la volonté pacifique qui a marqué l’ensemble du processus entamé lors de la chute du mur de Berlin. Tout le contraire de la fondation du IIe Reich en 1871 au lendemain de la victoire sur la France, et de l’Anschluss hitlérien…

Depuis dix ans, la « question allemande » soudain reposée semble définitivement réglée en droit international, mais aussi sur le plan géopolitique puisque le traité de Maastricht a ancré l’Allemagne au sein de l’Union européenne. De là une série de poncifs politico-médiatiques, nourrissant des analyses paresseuses qui, à force d’être répétées, prennent l’allure d’évidences massives : après la douleur de la séparation, le bonheur des retrouvailles entre les deux moitiés du peuple allemand ; après la division idéologique des deux Allemagnes, le pragmatisme tranquille de l’intégration économique et monétaire européenne ; après la guerre froide, l’action bienfaisante au sein de la « communauté internationale » ; après la période d’expiation, la réconciliation des Allemands avec eux-mêmes et avec le monde civilisé…

Merveille de ces catégories couplées, de ces oppositions binaires, de cette valse à deux temps – le tout accordé dans un même mouvement historique qui aurait le Marché pour ultime et radieuse finalité. Ce n’est pas la nouvelle Allemagne qu’il faut moquer, ni des Allemands fort lucides sur eux-mêmes, mais les niaiseries manichéennes qui ont cours dans les grandes rédactions parisiennes. Pour s’en délivrer, sans pour autant retomber dans les facilités dangereuses de l’anti-germanisme, la lecture de la thèse d’Etienne Sur[1] s’impose à tous ceux qui veulent simplement suivre le cours des affaires allemandes. Les six cent trente sept pages qui leur sont consacrées prouvent que les évolutions politiques de notre voisine sont beaucoup plus complexes que ne l’affirment les tenants du réalisme consensuel.

D’entrée, il est indiqué que la politique allemande restera incompréhensible à qui voudrait l’inscrire dans une même unité de temps et de lieux. Malgré les décisions juridiques des traités, dont tous les Européens doivent se réjouir, la « question allemande » reste fondamentalement posée : « l’unification des Allemands de l’Est et de l’Ouest, comme celle des deux territoires, reste à faire à maints égards » (16) ; « (…) l’unité politique accomplie n’est pas séparable d’une unification restant à accomplir » (18) ; l’union reste « incertaine » car « le nouvel État allemand pose des problèmes concernant des espaces et des temps différents. » (19).

Unification, unité, union : on notera que la réunification juridique recouvre différentes modalités du vivre-ensemble qui demeurent ou qui évoluent de manière problématique.

De fait, les disparités territoriales sont manifestes dans l’Allemagne réunifiée qui n’a pas surgit soudain de la décomposition de l’empire soviétique. Rendue possible par celle-ci, la réunification de 1990 est aussi le fruit d’une longue histoire, tragique, confuse, riche de contrastes et lourde de contradictions. La douloureuse mémoire du siècle, mais aussi l’héritage multiséculaire d’une Allemagne dépourvue d’existence politique marquent profondément les débats intellectuels et la manière dont divers groupes se représentent le passé, envisagent ou appréhendent l’Allemagne actuelle et conçoivent ce qu’on peut appeler, selon sa philosophie de l’histoire (ou de la nature géographique), son futur, son avenir ou son destin.

Il faudrait évoquer la trace du Saint Empire romain-germanique – devenu le modèle fantasmatique de certains européistes qui oublient que cet empire était d’une extrême faiblesse et qu’il manque à l’Union européenne la référence transcendante sans laquelle le Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation n’aurait pas pu subsister. On se contentera ici de résumer, à la suite d’Etienne Sur, la manière dont s’est posée la question nationale allemande avant la réunification. Dès 1949, la République fédérale allemande a affirmé l’unité de la nation allemande, fondée selon les juristes ouest-allemands sur deux principes : la « continuité » (Fortbestand) entre la RFA et un Reich qui n’a pas été dissous par les Alliés ; l’identité entre la RFA et cet état allemand unitaire, tel qu’il a été fondé en 1867 et qui porte depuis 1871 le nom de Reich allemand – lequel transcenderait les divers régimes politiques qui ont existé en Allemagne.

Ces principes juridiques, auxquels le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe n’a cessé de faire référence, ont inspiré la stratégie de « l’état entier » (Gesamtstaat) conçu dans ses frontières du 31 décembre 1937. Cela en référence aux Accords de Paris du 23 octobre 1954 par lesquels les Alliés occidentaux s’engageaient à coopérer en vue de la création d’une Allemagne réunifiée, fédérale et intégrée dans la Communauté européenne. En conséquence, la doctrine Hallstein affirmait la « volonté de représentation exclusive » par la RFA de l’état allemand entier. La RDA était donc récusée dans sa capacité à représenter la nation allemande mais, « identique en partie » au Gesamtstaat, elle n’était pas considérée comme « terre étrangère ». Tout ceci pouvait paraître bien abstrait à l’époque où la ligne de front entre l’Est et l’Ouest passait sur les territoires allemands. Pourtant, ces « abstractions » ont joué un rôle décisif dans une réunification souhaitée par les capitales de l’Ouest mais tenue pour hautement improbable à vue humaine.

De même, il faut encore aujourd’hui prêter attention à la représentation de la nation qui inspirait la doctrine de « l’état entier ». Toujours une, bien que divisée en deux états souverains, la nation allemande était alors conçue comme :

a) une « nation tard venue », étatiquement unifiée en 1871.

b) une « nation culturelle » (Kulturnation) et non un état-nation (Staatsnation) selon la distinction due à l’historien Friedrich Meinecke.

c) une nation qui a toujours eu du mal à définir ses territoires.

d) une nation qui s’est affirmée comme « ethnos », comme Volk (conception ethnique du peuple) puis dans le discours völkisch (national-raciste).

La République Démocratique Allemande avait, quant à elle, suivi une évolution contraire. Après avoir brièvement affirmé une position panallemande, la RDA avait refusé le principe de continuité du Reich, reconnu sa frontière avec la Pologne et fixé comme projet officiel la réunion des deux états allemands (et des deux nations) dans un cadre confédéral. Définie en 1949 comme « état socialiste de nation allemande » puis en 1968 comme « état socialiste de travailleurs et de paysans », la RDA récusait la Nationalität (nation ethnique) allemande puisque l’état reconnaissait la nationalité sorabe (slaves du land de Saxe) et son administration particulière. Surtout, la primauté était accordée aux « facteurs sociaux » qui distinguait radicalement et polémiquement les deux nations.

Là encore, ces définitions et ces distinctions paraissent relever de l’argutie juridique et du bavardage idéologique à l’heure où l’on compte en divisions blindées et en mégatonnes. Elles inspirent cependant des représentations de l’identité nationale qui, par le biais des manuels scolaires et de la presse, ont durablement marqué l’esprit des populations allemandes. A la lutte du monde libre contre le communisme oriental (du socialisme réel contre le capitalisme) s’ajoute des manières contradictoires d’envisager le passé : la RDA se conçoit comme le produit de la rencontre entre la résistance allemande au nazisme et les forces socialistes soviétiques – et refuse par conséquent de porter le poids de l’hitlérisme. La RFA, accepte l’héritage nazi et assume ses responsabilités morales et financières ; les adultes y cultivent le « patriotisme constitutionnel » tandis que le mouvement pacifiste des années quatre-vingt fournit à la jeunesse un « patriotisme de substitution ».

Peu avant la réunification, le fossé semblait avoir grandi entre les deux Allemagnes : en 1974, 70% des sondés affirment que RFA et RDA forment une nation (29% de non) et en 1984 42% restent affirmatifs tandis que 53% répondent par la négative ! Preuve, si besoin est, du caractère artificiel et non prédictif de la technique sondagière, qui a, entre autres facteurs, incité d’éminents spécialistes à nier la possibilité même de la réunification après la chute du Mur. Ainsi Alfred Grosser déclarant à La Croix du 14 novembre 1989 que « Personne à l’Est ne demande l’unité étatique entre les deux Allemagnes. Aucun des manifestants n’a demandé la réunification. C’est une vue occidentale, des Français en particulier : (…) A l’Ouest, personne non plus ne réclame la réunification étatique. »

Et pourtant, elle se fit ! Après avoir examiné les diverses projets (de confédération, de fédération) discutés par les autorités, dans la presse et au sein de la population, Etienne Sur insiste avec regret sur le fait que ce débat intelligent, paisible et ardent a été esquivé par le chancelier Kohl. Juridiquement, il était possible de réaliser la réunification selon l’article 146 de la loi fondamentale, qui ouvrait la perspective d’une nouvelle constitution, ou selon l’article 23 qui permettait d’étendre la champ d’application de la loi fondamentale à d’autres Länder. Alors que les sociaux-démocrates et le très influent Jurgen Habermas défendaient la première procédure, Helmut Kohl choisit la seconde voie qui avait l’avantage d’être simple, rapide et sans risques. Mais Etienne Sur observe que « la solution de l’article 23 a tué dans l’œuf toute possibilité de débat réel sur ce que les Allemands considéraient être leur appartenance commune, elle a relégué à plus tard le vaste débat sur la signification de l’identité nationale allemande, après la guerre froide. » (198). Or, « le refus de débattre de l’unité nationale est tout à fait indissociable du refus de débattre de la forme et de l’organisation territoriale de l’Allemagne future, de son architecture à venir », alors que « au fond, chaque débat contient l’autre, parce qu’ils concernent les mêmes représentations fondamentales ».

De fait, le débat sur la question des frontières n’a pas entraîné de débat sur le lien entre nation et territoire. Il est vrai que la ligne Oder-Neisse a été reconnue, et l’inviolabilité des frontières proclamée : le traité de septembre 1990 est un acquis capital en droit international, qui garantit le nouvel équilibre européen par l’adéquation enfin posée dans l’ordre juridique entre la nation allemande et le territoire allemand. Il faut néanmoins admettre avec Etienne Sur que la « question allemande » n’a pas trouvé sa réponse définitive puisque, en 1990, le débat sur le jus sanguinis a été éludé. Or ce point est décisif, pour la politique intérieure comme dans l’ordre géopolitique.

Ce droit du sang n’est en rien traditionnel. Jusqu’au XIXe siècle, le droit de la nationalité en pays allemand est fondé sur le principe de résidence (Wohnsitzprinzip) : est ressortissant d’un état celui qui y habite de manière régulière. C’est à partir de 1818 seulement que ce principe de résidence a été remplacé par le Abstammungsprinzip (droit du sang) d’abord en Bavière avec l’édit de l’Indigénat du 26 mai 1818, puis dans le Wurtemberg, la Hesse, la Prusse.

La loi du 1er juin 1870 applicable dans la Confédération de l’Allemagne du Nord dispose que tout citoyen d’un état confédéral devient automatiquement citoyen allemand. Cette loi sur la citoyenneté (Staatsangehörigkeit) entre en vigueur dans l’Empire le 1er janvier 1871, y compris en Alsace-Lorraine. Il importe de relever que son article 13 stipule qu’un séjour de dix ans à l’étranger sans immatriculation dans un consulat allemand entraîne la perte de la citoyenneté – ce qui fait que, avant 1913, les descendants des colons installés à l’Est ne sont pas considérés comme Allemands.

C’est en effet sur la loi du 22 juillet 1913, d’inspiration pangermaniste, que s’appuyait le droit de la nationalité en République fédérale. Cette loi, qui ne diffère pas sur le fond de la loi de 1870, supprimait l’article concernant la perte de nationalité par résidence de plus de dix ans à l’étranger. Ainsi, souligne Etienne Sur, « la nation allemande, pour la première fois, est définie par une loi séparant complètement nation et territoire national, puisque l’acquisition de la citoyenneté ne dépend en aucune manière de la présence sur le territoire allemand. C’est donc à 1914, et pas avant, que remonte la représentation de la nation allemande comme unité strictement ethnique » (215). Dès lors qu’on est « ethniquement » allemand sur n’importe quel territoire, il est tentant de déclarer allemand tout territoire où vivent des Allemands – ce que fera le IIIe Reich. La RFA conservera ce même principe impérialiste et belliciste de la nation ethnique qui caractérise le Gesamtstaat. L’article 116 de la loi fondamentale de la RFA dispose en effet que « est allemand quiconque possède la nationalité allemande ou a été admis sur le territoire du Reich allemand tel qu’il existait au 31 décembre 1937, en qualité de réfugié ou d’expulsé d’appartenance ethnique allemande, ou de conjoint ou descendant de ces derniers ».

La reconnaissance de la frontière Oder-Neisse ne peut dès lors dissiper le doute géopolitique : « peut-on prendre au sérieux les frontières d’un état bâti sur une conception nationale dont la logique profonde est d’ignorer les frontières ? »  (217). « Comment en effet reconnaître que les territoires de l’Est ne sont plus allemands tout en gardant un principe transformé historiquement en moyen privilégié de pouvoir les recouvrer ? » se demande Etienne Sur, qui s’inquiète de la disjonction entre nation et territoire qui subsiste dans l’esprit des autorités allemandes. Là encore, il aurait fallu qu’elles aient le courage de répondre aux questions fondamentales posées par l’opinion publique lors de la guerre du Golfe, face à l’éclatement de la Yougoslavie et lors de la vague xénophobe (17 morts et 2.276 attentats en 1992) qui ne visait pas seulement les immigrés mais aussi, à la manière nazie, les Juifs, les « asociaux » et les Aussiedler, autrement dit les ressortissants russes, polonais et roumains d’origine germanique à qui la nationalité allemande a été conférée après 1990 selon le droit du sang et, parfois, au vu de leurs états de service dans la Wehrmacht. Ces Aussiedler qui cultivent volontiers le discours de la germanité (Deutschtum) sont rejetés par l’extrême droite qui défend pourtant le jus sanguinis : exemple remarquable d’un brouillage généralisé des repères qui appelait un travail public d’élucidation politique et de mise au point juridique. Or le chancelier Kohl a préféré une fois encore éviter le débat, alors que l’agitation xénophobe et la réaction massive qu’elle a suscitée révélaient une fracture profonde dans la cohésion nationale. Incapable de juguler la poussée extrémiste, le gouvernement a préféré restreindre le droit d’asile en mai 1993 et modifier à son avantage la donne géopolitique : Etienne Sur montre que « (…) le débat allemand sur le droit d’asile a fait émerger l’idée (…) selon laquelle les véritables frontières en Europe se sont décalées vers l’Est. Le rideau de fer ne sépare plus ni les deux Allemagnes, ni la RFA et la Tchécoslovaquie, mais une nouvelle frontière européenne, fermement délimitée, démarque l’espace du cordon sanitaire allemand du reste de l’Europe orientale et centrale. » (330). Ce cordon sanitaire est formé à l’Est de la Pologne et de la République Tchèque, avec le plein accord de ces deux pays. En somme, « le droit d’asile a été utilisé par la République fédérale comme moyen direct d’établir une certaine puissance sur des territoires qui lui sont étrangers » (331).

Cette politique inquiétante s’accompagne d’un retour au naturalisme géographique, qui fait à nouveau référence à la notion de « territoire habité par les Allemands » – cette définition géographique « réelle » et déterminante, étant opposée au caractère artificiel et éphémère des frontières politiques. Reparaît aussi le concept de Mitteleuropa, et de la place centrale de l’Allemagne, regardée par certains Allemands avec un pessimisme qu’inspire le passé – mais qui alimente aussi le refus d’intégration à l’Ouest exprimé par la nouvelle droite allemande.

Qu’on ne croie pas cependant que les Allemands retournent tous ensemble à leurs vieux démons, ou se résignent à les voir ressurgir. Le naturalisme de certains géographes est aussi vivement combattu que naguère le révisionnisme de certains historiens (Ernst Nolte) et les références douteuses à la Mittellage (position médiane) sont dénoncées avec autant de vigueur que la représentation étatique-nationale de la nouvelle droite.

Au fossé qui s’est creusé dans l’opinion publique allemande et entre chercheurs, s’ajoute les multiples fractures économiques et sociales qui continuent d’exister entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne réunifiée. Etienne Sur examine la double désillusion engendrée par la réunification entre une République fédérale idéalisée à l’Est et une République démocratique dont la puissance économique avait été surévaluée. Il montre aussi les effets négatifs de la réunification sur les deux systèmes économiques et, de manière très précise, les disparités qui subsistent ou qui sont apparues entre les Länder.

Ces déceptions pourraient être surmontées, ces difficultés économiques et sociales pourraient trouver peu à peu des solutions, si l’Allemagne était assurée d’elle-même. Or le pays fait depuis dix ans l’expérience de paradoxes angoissants. Voici une réunification qui ne crée pas d’unité, une classe dirigeante qui tente de fonder une Allemagne nouvelle et qui évite tous les débats fondamentaux ; une identité collective que le conflit des représentations de la nation allemande rend énigmatique ; un modèle économique – celui de l’« économie sociale de marché » – qui disparaît (au profit de l’économie du Marché) peu après la victoire du modèle ouest-allemand. Alors que, pour nous, l’Allemagne reste le pays du réalisme bourgeois, du consensus social et de l’accord raisonné autour des préceptes du néo-libéralisme, c’est la fragilité politique, la confusion intellectuelle, le désordre profond révélé par l’agitation xénophobe qui caractérisent effectivement cette étrange nation et qui font de l’Allemagne réunifiée un « état au devenir incertain ».

Faut-il désespérer de l’Allemagne ou, ce qui revient au même, invoquer une fatalité géopolitique grosse de troubles et de catastrophes ? La liste des constats négatifs impressionne, et pourtant la lecture de cette thèse rigoureuse aux deux sens du terme fait naître ou renforce la conviction que rien n’est joué.

Rien n’est ni ne sera joué tant que des Allemands continueront à vouloir faire l’histoire allemande plutôt que de consentir à son prétendu destin. A cet égard, la richesse des débats sur la nation allemande et sur sa situation géopolitique est plutôt rassurante. De plus, Etienne Sur met en évidence la lente érosion de la définition ethnique de la nation, au profit d’une conception territoriale pacifique et pacifiante. Voilà qui tranche heureusement avec l’anti-germanisme que l’on cultive à nouveau, parfois de manière obsessionnelle, dans les cercles français du nationalisme autoritaire. Les idéologues patentés du « souverainisme » auront beau jeu de relever, page 21, que l’auteur de la thèse affirme une germanophilie ancienne et sans complexe. Élevé dans une germanophobie radicale, qui s’est peu à peu transformée en vigilance sourcilleuse, je suis en plein accord avec Etienne Sur. L’argument biographique n’est pas probant, mais il n’est pas dépourvu de sens. Le travail douloureux de la mémoire n’interdit pas l’espérance. Il y a toujours chance qu’une nation allemande, paisible et démocratique, devienne enfin une des pièces maîtresse de l’équilibre européen. Mais cette chance ne peut être saisie, si les Français s’en tiennent à leur actuelle méconnaissance de l’Allemagne et des Allemands, et si leur intérêt pour leur voisin ressemble à celui du gendarme guettant la faute du chauffeur maladroit. Dans le champ diplomatique, le couple franco-allemand ne peut continuer de se refuser à la dure mais nécessaire explication sur les concepts et sur les représentations de chacun, sur ce que les deux peuples ont en commun et sur ce qu’ils peuvent faire ensemble dans et pour l’Europe tout entière. Les dirigeants français et allemands, qui se paient de mots et s’étourdissent de projets à la mode de Cacanie, ont tort de penser que le temps résout les problèmes. D’ordinaire, il accroît les incompréhensions, et les durcit.

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Article publié dans le numéro 35 de la revue Cité – 3ème trimestre 2000



[1] Etienne Sur, Géopolitique de la réunification allemande, Nation et territoire dans l’Allemagne réunifiée. Thèse de Doctorat, sous la direction du professeur Yves Lacoste. Centre de Recherches et d’Analyses géopolitiques – Université de Paris VIII, deux tomes, 663 pages.