Pour paraître tout à la fois réformateur avisé, démocrate sincère et républicain intègre il faut, nul ne l’ignore, proposer une réduction de la durée du mandat présidentiel. Mais si l’on veut ajouter une touche révolutionnaire à son image publique, il importe de proposer un changement institutionnel complet. Le débat sur le quinquennat et celui sur la 6e République sont ainsi relancés presque chaque année par des responsables politiques de droite et de gauche en panne de projets.

En cet automne nous sommes particulièrement gâtés puisque, parmi d’autres propositions importantes, François Mitterrand a de nouveau évoqué la durée du mandat tandis que la Gauche socialiste (1) organisait la veille de l’allocution présidentielle une « Convention pour la VIe République ». L’idée directrice ne manquait certes pas de générosité : redonner la parole au peuple, lui rendre le pouvoir et, par conséquent, renouer avec une tradition de gauche qui se déclara longtemps incompatible avec la République gaullienne.

IMPASSES

L’intention était belle. Malheureusement, elle conduit à une banalité, et suscite un léger paradoxe. La banalité – d’ailleurs point inutile – consiste à revendiquer une restauration des droits du Parlement. Le paradoxe est que cette modeste requête conduit les doux révolutionnaires de la Gauche socialiste dans le piège réactionnaire puisque les libéraux et les démocrates-chrétiens de l’UDF ont toujours intimement récusé la Ve République. Une fois de plus, des représentants de la gauche s’empêtrent dans un projet de réforme des institutions. Essayons d’y voir clair.

Il y a d’abord cette lancinante question de la représentation parlementaire. Marie-Noelle Lienemann n’a pas tort de dire que « les petites gens ne se sentent plus représentés dans la société française » et qu’il faut une « revalorisation du rôle du Parlement ». Mais notre ministre du Logement ne saurait oublier trois enseignements de notre histoire parlementaire ;

– un Parlement livré à lui-même ne garantit pas une bonne représentation, mais tend au contraire à privilégier les combinaisons partisanes au détriment de la volonté des électeurs : tel fut par exemple le cas de la Chambre élue en 1936 par une majorité de Front populaire et qui finit par voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

– un Parlement restauré dans ses droits laisse entière la question du Gouvernement, à moins qu’on ne veuille en revenir à l’ancienne conception d’un pouvoir exécutif qui serait le simple « commis du législatif » : le régime parlementaire se dégrade alors en régime d’Assemblée, sanctionné par l’instabilité ministérielle et l’indécision politique.

– plus généralement, un parlementarisme restauré exige un arbitrage effectif, dont Julien Dray ressent probablement la nécessité lorsqu’il réclame « un exécutif fort politiquement et un Parlement fort institutionnellement ». L’ennui est que cette formule ne fait pas avancer d’un pouce le débat car elle nous renvoie au cas de figure de la 5e République, qui est sur le plan constitutionnel un régime parlementaire avec un Président disposant de la « force » politique que lui donne le suffrage universel. Julien Dray veut-il supprimer cette élection ? Si oui, nous revenons à la IVe République. Si non, nous restons dans le système actuel dont la Gauche socialiste dénonce le caractère monarchique.

CULOT

Admirons l’audace de Julien Dray dressé contre une Constitution qui serait une « invitation permanente à l’abdication du peuple au profit d’un seul homme ». Il faut en effet un sacré culot pour prononcer de telles paroles lorsqu’on a été parmi les puissances invitantes à cette « abdication » en rejoignant le Parti socialiste puis en caracolant parmi les chevau-légers du président de la République.

Cette quête d’une nouvelle virginité politique est sans doute d’une froide inélégance. Elle souligne aussi la gêne qu’éprouve la gauche à l’égard de ses grands hommes. Radicale ou socialiste, elle ne serait rien sans Jaurès, sans Clemenceau, sans Blum, elle n’est rien sans Mitterrand, elle ne sera rien sans un digne héritier de cette lignée – ce qui ne l’empêche pas de rêver à un pouvoir politique désincarné, agissant par délégation d’un Parlement où siégeraient des Saint-Just policés par le temps.

Écartelée entre la nécessité du « grand homme » et le classique rejet du pouvoir personnel, la gauche croit trouver une motion de synthèse dans le quinquennat. La synthèse serait illusoire puisque cette réforme ne favoriserait pas les hommes d’État (ils ne bénéficieraient ni de la durée ni d’une réelle capacité arbitrale) et ruinerait l’autonomie du pouvoir politique. Ce serait en outre une grave inconséquence que de vouloir détruire l’autorité de l’État au moment où l’on reconnaît à nouveau son rôle bénéfique dans la vie économique et pour la société tout entière.

Il est vrai qu’une fois revenue dans l’opposition, la gauche aura tout le loisir de théoriser sur les méfaits d’un pouvoir dont elle a tout de même su tirer quelque parti…

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(1) Pour les distraits, il s’agit de la tendance animée par le député Julien Dray et par le sénateur Jean-Luc Mélenchon. Cf. « Le Monde » du 10/11/1992.

Editorial du numéro 589 de « Royaliste » – 30 novembre 1992