« A quoi sert la gauche ? » se demandait récemment (1) M. Max Gallo, nouveau porte-parole du gouvernement. En ne période où l’espoir de changement effrite, la question vient à point nommé et mérite qu’on s’y arrête. A quoi bon la gauche, disions-nous dans notre dernier numéro, si son gouvernement choisit une politique économique que la droite ne désapprouve pas ? A quoi bon le 10 mai si, deux ans plus tard, nous retombons dans la gestion timorée d’une crise non maîtrisée ?

Car il s’agit bien d’une retombée, qui risque d’annihiler ou de banaliser les réformes passées, certainement pas négligeables dès lors qu’elles s’inscrivaient dans un vaste projet. Mais qu’en est-il de celui-ci ? M. Gallo tente de nous rassurer, et peut-être de se rassurer lui-même : le socialisme proposerait une autre vision du monde, diamétralement opposée à celle de la droite. D’un côté, l’apologie de l’inégalité naturelle et du gouvernement des plus forts, la célébration des mécanismes régulateurs du marché et des bienfaits du capitalisme. En face, « une autre façon de voir l’homme, la société et l’histoire ». Laquelle ? M. Gallo ne donne malheureusement aucune précision. Cette « autre façon de voir » ne saurait pourtant se limiter au refus d’un « monde inégal et cruel » et à la dénonciation de la dérive totalitaire du socialisme. Quelle est la théorie économique du « vrai » socialisme, puisque le marxisme semble rejeté ? Quelle est cette conception de l’homme, que n’explicite pas le terme trop facile d’humanisme ?

DEUX LANGAGES ?

Le Parti socialiste a certainement raison de ne pas se doter d’un système philosophique achevé, d’une éthique qui lui serait propre. Mais alors qu’il ne prétende pas détenir une conception du monde : la mise en œuvre de son projet politique, qui concerne la justice et la liberté ici et maintenant, est déjà une rude tâche… Or c’est là que le bât blesse. A trop vouloir démontrer l’opposition entre les visions socialistes et capitalistes du monde, M. Gallo fait ressortir la contradiction de la politique qu’il doit défendre. Car tout de même, si la gauche s’oppose aussi radicalement au capitalisme, comment expliquer sa soumission actuelle aux lois économiques et à l’ordre du monde qu’elle dénonce si fort ? Comment justifier son acceptation des mécanismes du marché – « marché de dupes », dit très justement M. Gallo – et son alignement sur les pays les plus authentiquement capitalistes ?

Ainsi, dans le même article, deux langages se superposent sans jamais se confondre : l’un « philosophique », sur le contenu révolutionnaire du socialisme ; l’autre, très prosaïque, sur la dureté du temps, sur la nécessité de la rigueur et sur la décision de maintenir notre ouverture sur le monde atlantique et européen. Par un habile tour de passe-passe, la contrainte devient un choix, en faveur du « monde de la démocratie politique dont, avec leurs ombres, les Etats-Unis sont un élément ». M. Gallo retombe donc sur ses pieds, mais sa vision du monde reste vacillante. L’opposition se situe-t-elle entre le capitalisme et le socialisme, ou entre la démocratie et le totalitarisme ? Et que se passe-t-il lorsque les choses « mauvaises » ne coïncident pas ? Piège du manichéisme, sur le plan théorique du moins, puisqu’il permet de justifier en pratique des politiques opposées.

VOCATION DE LA GAUCHE

Les interrogations ne manquent pas non plus lorsque M. Gallo s’emploie à préciser le projet de la gauche quant à la société française : sa « vocation » serait, nous dit-il, « de rassembler la communauté nationale, de lui donner une perspective en respectant sa diversité ». L’objectif est incontestable, mais le « gouvernement de la gauche » (comme dit M. Gallo qui devrait pourtant savoir qu’il s’agit du gouvernement de la France) est-il en mesure de l’atteindre ? Un rassemblement plus vaste était sans doute possible, dans la période d’état de grâce, mais il aurait fallu que la gauche manifeste un sens du dialogue, exprime une volonté exprimée par le Président de la République dans ses discours, et la logique partisane, de droite comme de gauche, ne cesse d’approfondir les divisions entre les Français. Comment la gauche pourrait-elle prétendre au rassemblement alors que sa seule stratégie efficace – nous l’avons vu au second tour des municipales – est de se présenter comme un obstacle au retour de la droite ? Il est tout de même étrange de célébrer les vertus du « rassemblement », de la « cohésion » et de la « tolérance réciproque » alors que le troisième gouvernement Mauroy ne comporte que des représentants des partis de gauche. Un parti ne peut prétendre être le tout, ni même avoir vocation à l’unité puisqu’il doit son pouvoir à la défaite d’un autre parti – qui représente une bonne moitié de la France – et ne le conserve qu’en s’opposant à lui.

Cette contradiction insurmontable dans un système partisan, ne fait qu’aggraver le processus de dissolution sociale que M. Gallo analyse avec lucidité. Il est vrai que la modernité a provoqué une « crise des valeurs de solidarité et d’identité » et un « phénomène de désintégration des valeurs traditionnelles ». La gauche en est victime, comme l’ensemble de la société française, et M. Gallo a raison de dire que le débat sur ce point est malaisé : la tâche du pouvoir politique, et a fortiori des partis, n’est pas d’inventer des valeurs et de créer de nouveaux rapports sociaux, mais seulement de les faire exister. D’où l’appel de M. Gallo aux intellectuels, pour qu’ils répondent aux questions que la gauche se pose. Son geste est bien tardif et risque d’être considéré avec suspicion tant la gauche a été indifférente, sectaire ou méprisante à l’égard de la nouvelle génération intellectuelle. Et maintenant, le gouvernement voudrait que celle-ci vole à son secours, et « s’engage avec lucidité » ? Mais pour qui et pour quoi ? Pour le gouvernement parce qu’il est « de gauche » ? Pour assurer une cohésion sociale que ce gouvernement ne parvient pas à maintenir ? Pour étayer un projet que le socialisme est bien en peine de définir ? Les intellectuels ne sont pas des pompiers sociaux, des fabricants d’unité, des ravaudeurs de tissu social. M. Gallo le sait bien, et son appel, après tant de contradictions, est le signe du désarroi des socialistes devant la division du pays, la dissolution du lien social, l’effondrement des anciennes certitudes. Ne nous moquons pas : ce désarroi est aussi le nôtre.

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(1) « Le Monde » 9 avril. Il convient de préciser que M. Gallo s’exprimait à titre personnel dans cet article.

 

Editorial publié dans le numéro 381 de « Royaliste » – 28 avril 1983