La rentrée syndicale ressemble à celle des politiciens : la surenchère polémique est à l’honneur, et les conflits sur le terrain deviennent le prétexte de nouveaux règlements de comptes. Il est heureux que, dans ces affrontements minables, Edmond Maire ait cherché à élever le débat.

Georges Séguy aura beau faire, il ne parviendra pas à masquer de tristes réalités : tandis que son collègue Georges Marchais déploie une sorte de génie dans l’outrance verbale et dans la mauvaise foi intellectuelle, le spectacle donné par le secrétaire général de la C.G.T. est d’une incroyable lourdeur. Quand Séguy joue la victime de « l’anticommunisme éculé » il ennuie. Quand il célèbre les vertus du gouvernement polonais il écœure. Quand il fait les matamores et exalte les « progrès » de la lutte revendicative, on se détourne en songeant aux conflits qui pourrissent, à ceux qui échouent, à tous ceux qui n’éclatent pas alors que la crise se fait plus dure, et le gouvernement plus cynique.

Mais Georges Séguy s’endort sans doute, chaque soir, du sommeil du juste selon saint Marx. Tout est simple pour lui : la bourgeoisie n’en a plus pour longtemps et la classe ouvrière triomphera sous la conduite du Parti communiste et, accessoirement, de la C.G.T. Bien sûr, il faut faire de petites contorsions quand, par exemple, les travailleurs polonais se révoltent contre le pouvoir prolétarien. Mais Séguy connaît les ruses de l’histoire et découvre toujours à temps le bouc émissaire (Maire, Mitterrand, etc.) qui permet d’expliquer l’injustifiable. Comment démêler, dans cette attitude, l’inconscience, le cynisme et l’aveuglement volontaire ?

Par contraste, le courage d’Edmond Maire n’en apparaît que plus évident. Dans deux articles publiés par Le Monde (1). Le secrétaire général de la C.F.D.T. reconnaît une « triple et douloureuse réalité » : échec des révolutions socialistes, impuissance du syndicalisme face aux multinationales et aux mutations technologiques, éclatement de la notion traditionnelle de classe ouvrière.

Questions cruciales, que deux théoriciens connus ont posées depuis quelques mois : Alain Touraine, dans l’Après-Socialisme constate le décès théorique et pratique de la vieille « Sociale » et voit l’avenir dans les mouvements issus de 1968 (féminisme, écologie, etc.). De son côté, André Gorz estime qu’un travail sans intérêt ne peut plus être l’enjeu des luttes, et privilégie l’action des « marginaux » de la société industrielle. A ces contestations radicales issues de la gauche traditionnelle vient s’ajouter la thèse de « l’économie duale » qui diviserait la production en deux secteurs, l’un « compétitif », l’autre « convivial » mais pauvre (2) : il est bien évident que, dans une telle société, la notion de classe ouvrière serait vidée de tout contenu. Comme il fallait s’y attendre, Edmond Maire refuse à la fois les thèses de la gauche « postsocialiste » et celles du libéralisme avancé : tout en dénonçant la perspective d’un « apartheid » économique il tente de justifier l’existence d’un syndicalisme « articulant » son action avec celle des nouveaux mouvements sociaux et construisant un socialisme non-totalitaire. Comment ? En donnant « tout son sens au travail » et en assignant au syndicalisme ouvrier une quadruple action sur les conditions et l’organisation du travail, sur l’outil et le produit. Nul ne contestera la nécessité d’atteindre de tels objectifs. Par-là, le secrétaire général de la C.F.D.T. justifie l’existence du mouvement ouvrier, mais il ne répond ni aux questions qu’il se pose, ni à celles qui lui sont posées :

— Qu’en est-il de l’action syndicale face à la division internationale du travail et face à la stratégie des multinationales ? Jamais, au cours de cette réflexion approfondie, Edmond Maire ne dénonce le principe même du « mondialisme », jamais il n’envisage de ripostes concrètes à la politique des groupes multinationaux. Dès lors, l’action syndicale ne se condamne-t-elle pas à rechercher un simple aménagement des décisions qui sont prises par les groupes industriels et financiers ?

— Qu’en est-il de la communauté nationale : le sort des travailleurs « s’articule » -t-il ou non avec son destin ? Jamais Edmond Maire ne répond à cette question pourtant essentielle puisque les choix économiques sont souvent faits par des sociétés étrangères – américaines en particulier. Là encore, le syndicalisme ne se condamnent-il pas à mener des combats d’arrière-garde, dans une société dominée par la logique de l’impérialisme ?

— Qu’en est-il du pouvoir politique, dans une société socialiste et autogestionnaire ? Question décisive, qui reste toujours sans réponse, alors que le pouvoir politique est la condition première de la justice sociale. La revendication autogestionnaire perd toute cohérence, et toute crédibilité, quand elle refuse d’envisager l’arbitrage entre les intérêts et la protection des droits des travailleurs.

— Qu’en est-il de la classe ouvrière, dans une économie « libérale-avancée » qui cherche à réaliser, consciemment ou non, la « société sans classe » rêvée par Marx ? Car nous voyons bien se former un vaste groupe salarial, indifférencié dans ses besoins et ses aspirations. La classe ouvrière ne tend-t-elle pas à se fondre dans ce groupe immense, où elle perd peu à peu son identité ?

Parce que son analyse est partielle est parce que les réponses sont éludées, Edmond Maire risque d’enfermer le syndicalisme dans un piège où il sera broyé. Nous attendons autre chose de la C.F.D.T.

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(1) Le Monde 21 et 22 août 1980

(2) voir Royaliste numéro 318

Article publié dans le numéro 321 de « Royaliste » – 11 septembre 1980