Le 15 mai, nous sommes entrés en récession. C’est « officiel », dit Le Monde. Le même jour, nous sommes entrés dans la communication officielle et officieuse sur la récession. Une récession très forte, puisqu’une baisse de – 3% du Produit Intérieur Brut est annoncée. Ce qui signifie que nous allons souffrir beaucoup plus qu’en 1974-1975 (- 1%) et en 1993 (- 0,9%).

En bonne logique, le gouvernement devrait remettre en cause sa stratégie et réorienter sa politique. Tel n’est pas le cas. Les ministres concernés, diverses officines et de jeunes experts soudain propulsés sur nos écrans sont entrés en campagne pour rassurer les citoyens et « les marchés ».

Classique dans sa conception, cette opération de propagande consiste à marteler trois arguments :

On s’attendait à pire : la mauvaise nouvelle est donc une bonne surprise ! D’ailleurs, les responsables supposés de l’économie ont bonne mine et gardent le sourire.

C’est bien plus grave ailleurs : on cite l’Espagne, l’Angleterre, les Etats-Unis. Le spectacle de la catastrophe chez les autres est censé nous consoler de nos propres désastres.

On va sortir très vite de cette mauvaise passe : le plan de relance américain va produire ses effets au printemps et la reprise de l’activité aura lieu en 2010. D’où le message subliminal du gouvernement : prendre patience, garder confiance.

Les citoyens qui restent inquiets ont droit à une explication d’ordre théorique : l’économie française résiste bien grâce aux « stabilisateurs automatiques » (salaires des fonctionnaires, retraites, prestations sociales) qui évitent la chute de la consommation des ménages. Il est donc inutile d’augmenter les salaires !

 

Que penser de cette thématique ?

Le premier argument est pitoyable. Il est servi depuis des décennies pour atténuer l’effet produit par les échecs d’une entreprise : on licencie cent personnes alors que le plan initial – dont personne n’a eu connaissance – était beaucoup plus sévère… Il faudrait dire bravo et merci !

Les deux autres thèmes de propagande recèlent un paradoxe : ce sont les pays anglo-saxons, ceux de l’argent-roi et du crédit à tout-va, qui souffrent le plus de la crise, alors que la France peut amortir un certain nombre de chocs grâce à sa tradition de l’Etat social et non par des mécanismes automatiques. Autrement dit, les ultralibéraux français fascinés par l’Angleterre et les Etats-Unis condamnent les recettes ultralibérales tirées du modèle anglo-saxon.

Faute de reconnaître ce paradoxe, les oligarques français et leurs experts médiatiques restent prisonniers d’une contradiction manifeste puisqu’ils s’efforcent depuis des années de détruire les facteurs de résistance à la crise : réduction du nombre de fonctionnaires et des dépenses publiques nécessaires (car les gaspillages continuent) ;destruction lente et méthodique de notre système de protection sociale ; compression des salaires… On n’effacera pas les conséquences désastreuses de l’ultralibéralisme par des mesures ultralibérales.

Reste l’hypothèse d’une rapide sortie de crise. Elle peut être envisagée si l’on croit que l’actuelle récession est un gros accident conjoncturel qu’il faudrait traiter, en attendant la reprise américaine, par des mesures de renflouement des banques et par de petits plans de relance destinés à accompagner une nouvelle expansion succédant mécaniquement à la récession.

Ce scénario optimisme a peu de chances de se réaliser. Aux Etats-Unis, la crise immobilière est loin d’être terminée, les banques ne sont pas encore renflouées, l’industrie est au plus mal et Barack Obama a récemment admis que le financement de l’économie par l’endettement extérieur n’était plus possible. Comme les ménages américains ne peuvent plus soutenir l’activité par leur propre endettement, on peut en conclure que le modèle américain est détruit. Dans ces conditions, comment les Etats-Unis pourraient-ils aider les pays européens à sortir de la récession ?

Comme les Etats-membres de l’Union européenne refusent la politique de protection qui permettrait une relance par augmentation massive des salaires, comme le FMI impose aux pays qui demandent son aide la réduction des traitements des fonctionnaires, comme certaines entreprises font du chantage à l’emploi pour que leur personnel accepte une amputation de salaire, nous risquons d’entrer dans une logique déflationniste qui aggravera la crise économique et sociale.

Ces objections sont d’ores et déjà repoussées par les oligarques. Mais si leurs prévisions optimistes sont infirmées l’an prochain, ils passeront commande d’un autre plan de communication. Avec le sourire.

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Post-scriptum du 18 mai : Interrogé par France-5 sur les baisses de salaires dans le secteur privé, Brice Hortefeux, ministre du Travail a entériné la déflation : « Si cela peut permettre de préserver l’avenir de l’entreprise, ça ne me choque pas ». François Hollande est du même avis : « c’est une négociation qui doit avoir lieu entre l’employeur et le salarié » a déclaré le hiérarque socialiste qui semble ignorer le chantage aux licenciements. Le ministre de droite et le « socialiste » ont tous deux évoqué des « contreparties » à la baisse des salaires – ce qui revient à enrober de confiture la pilule de poison.

Il s’avère que les oligarques de droite et de gauche acceptent désormais publiquement la déflation qui va aggraver la crise économique et sociale dans notre pays : si mon salaire baisse, je n’irai plus au restaurant ; le patron devra licencier une serveuse et renoncera à changer de voiture. Si des milliers de salaires sont amputés, des milliers de serveuses seront renvoyées et des centaines de voitures ne seront pas vendues. La crise de l’automobile et des sous-traitants s’aggravera. Ainsi, la baisse des salaires permet de sauver provisoirement quelques emplois (ou de maintenir le profit) mais provoque l’augmentation globale du chômage.