Lors de son trente-troisième congrès, la Nouvelle Action royaliste a adopté une motion « Pour l’écologie politique » (cf. « Royaliste » 1054) qui a été critiquée par des lecteurs de notre journal. Rédacteur à « Royaliste » et membre du Conseil national de la NAR, François Villemonteix leur répond.

 

Décidément la position de la Nouvelle Action royaliste dans sa motion « développement » est loin d’avoir fait l’unanimité chez les lecteurs de « Royaliste », et en particulier son introduction : « la mondialisation ultralibérale est l’une des causes de la crise écologique. Les travaux du GIEC sur l’évolution des climats mettent en évidence, sans ambiguïté, les dégâts que l’activité humaine provoque sur le climat planétaire depuis plusieurs années ». Le courrier des lecteurs des numéros 1056 et 1057 est sans doute l’expression d’une opinion très répandue chez les lecteurs de notre journal. Elle mérite donc d’être prise en compte et justifie une discussion.

A mon tour alors d’entrer dans le débat. J’avoue avoir été un peu agacé tout d’abord par l’idée que le monde serait divisé entre conformistes (bêtes) et anticonformistes (intelligents), et qu’être d’accord avec une majorité est forcément le signe que l’on appartient aux premiers. C’est oublier qu’il peut y avoir aussi des esprits indépendants qui peuvent approuver une position non pas parce qu’elle est majoritaire ou minoritaire, mais tout simplement parce qu’ils la considèrent (à tort ou à raison) comme juste. Après tout, la NAR est royaliste (minoritaire et anticonformiste, donc intelligente) et républicaine (majoritaire et conformiste, donc bête). On devrait pouvoir admettre que certains puissent partager les conclusions du GIEC sans pour autant «  abandonner tout esprit critique pour se réfugier dans le conformisme intellectuel ambiant ».

Mais pour entrer plus sérieusement dans la réflexion, il est un premier point présent dans les critiques qui doit être considéré en préalable à la discussion sur le GIEC, c’est que «  si la recherche scientifique prédispose à la rigueur, elle n’immunise pas pour autant contre le dogmatisme ». C’est une remarque tout à fait juste qu’il convient de prendre très au sérieux. Comme toute activité humaine, la recherche est menée par des individus qui ont leurs qualités et leurs défauts,  qui font partie d’un milieu social avec ses libertés et ses contraintes et qui sont inconsciemment formatés par les préjugés et les dogmes de leur époque. Voila qui est d’autant plus grave que cette « autocensure » est tout à fait inconsciente et peut être lourde de conséquences sur la liberté de penser et même sur celle de réaliser des recherches hétérodoxes. Il est tout à fait vrai que certaines théories ou hypothèses acquièrent à la longue une valeur « philosophique »  qui dépasse de loin le champ scientifique, et finissent par devenir autant de dogmes. L’un des meilleurs exemples est celui de la théorie darwinienne de la sélection naturelle. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause la théorie de l’évolution, elle est suffisamment démontrée ; mais de se poser la question : la sélection naturelle est-elle le seul moteur de l’évolution, comme l’ont écrit les successeurs de Darwin (qui lui, plus prudent, en admettait d’autres) ? La controverse est devenue une véritable guerre de religion où il ne fait pas bon être hérétique : des chercheurs de très haut niveau en ont fait l’amère expérience (pour ne parler que des français, citons Pierre-Paul Grassé, Jérôme Lejeune ou Teilhard de Chardin). On ne peut pas ignorer la possibilité d’une interprétation « dogmatique » des résultats d’un travail scientifique. Une façon de réduire ce risque est de se pencher sur le travail scientifique lui-même, et pas sur l’analyse qui en est faite : la rigueur scientifique se situe à ce niveau et les résultats sont en principe moins sensibles aux dogmes que leurs interprétations.

Entrons maintenant dans le vrai débat et parlons spécifiquement du réchauffement climatique. Ce débat se situe à plusieurs niveaux.

Le premier, bien sûr, c’est l’écologie, puisque toute la réflexion du GIEC se fonde sur cette science. Définissons-là pour notre propos : elle s’intéresse aux interactions du vivant et de l’inerte sur un territoire donné. Elle doit se confronter à une extrême complexité, et au contraire de l’astronomie ou de la physique, disciplines « simples », les lois ou les modèles qu’elle établit présentent une assez grande tolérance statistique.

Autrement dit, les mêmes causes apparentes ne produisent pas forcément les mêmes effets, et ce qui aboutit à un résultat blanc ici pourra produire du noir ailleurs, en fonction  des conditions locales, sans pour autant remettre en cause une loi générale. Et dans un cas comme celui du réchauffement climatique, si statistiquement la démonstration de ce réchauffement est hautement significative, il peut exister des résultats d’expériences locales qui aboutissent à des conclusions inverses. On ne doit pas  (on ne devrait pas) voir en écologie ce que décrit un lecteur critique sur le fonctionnement intellectuel des chercheurs : « les scientifiques sont obnubilés par une recherche effrénée de solutions rationnelles et ils ne prennent pas toujours le temps de poser les problèmes dans toute leur complexité. Leur côté aléatoire, leur aspect contradictoire les embarrassent, les agacent. Et c’est pourquoi ils ont tendance à réduire, à appauvrir, à banaliser ou à exclure les éléments qui n’entrent pas dans leur protocole prédéfini ». On se retrouve devant l’aphorisme de Paul Valéry : « Ce qui est simple est faux, ce qui est compliqué est inutilisable ». Soit l’on se contente du niveau des observations et travaux sur un seul lieu, en un seul moment, avec une seule variable, et l’on a quelque chose de facilement évaluable ; mais faux pour ce qui est d’en tirer une conclusion de synthèse. Soit l’on tente une synthèse, et par nature il existera toujours des contre-exemples disponibles : c’est parce que la planète se réchauffe que l’Océan Pacifique Sud-est se refroidit. On se retrouve là typiquement devant les avantages et inconvénients croisés des modes de pensée réductionniste et holistique[1]. Le réductionniste est opératoire mais pas toujours heuristique ; l’holistique permet une analyse globale, mais ses résultats sont souvent invérifiables. De ce fait, une telle synthèse (holistique) est-elle utilisable ? En toute rigueur et s’il s’agit d’un résultat scientifique, non, quelque soit le résultat, d’ailleurs : le GIEC eût-il conclu à l’innocence de l’homme que le résultat serait aussi critiquable que celui auquel il est arrivé. Mais rappelons-le : les résultats du GIEC ne sont pas des résultats scientifiques, ce sont des résultats d’expertise. Il ne faut pas leur appliquer les grilles d’évaluation établies pour les résultats scientifiques. Le souci du GIEC est justement de sortir de ce cercle vicieux entre vision réductionniste et holistique, afin de produire une synthèse utilisable à partir des innombrables travaux réalisés sur le climat et ses changements. Car la société réclame des recommandations urgentes de la part des scientifiques pour pouvoir décider de politiques nationales et internationales immédiates. Tout en sachant à quel point c’est difficile, le GIEC tente de les fournir : il vaut mieux s’appuyer sur des conclusions synthétiques même imparfaites que de devoir tirer à pile ou face l’avenir de notre espèce. Que l’on me permette une analogie : il vaut mieux faire confiance au bulletin météorologique avant de décider d’une fête champêtre, et la reporter si la météo prévoit de l’orage avec une probabilité de 95%, plutôt que d’exciper des nombreuses erreurs et incertitudes intrinsèques aux modèles pour révoquer en doute cette prévision et se retrouver finalement sans protection sous l’orage.

Le deuxième niveau, c’est la crédibilité du GIEC. Un lecteur faisait l’analyse suivante : « L’aveu vient donc du GIEC lui-même : il n’y a pas de consensus. Il y a des discordances entre les experts ! Qu’on se le dise : il doit réellement y avoir des débats violents internes pour que le GIEC reconnaisse cette absence de consensus » Je ne doute pas qu’il y ait des débats violents, je suis scientifique moi-même et je sais que de tels débats existent dans toutes les disciplines. Mais le rôle du GIEC est justement d’aboutir à une synthèse et à fournir des conclusions utilisables par la société civile, et il le fait assez bien. Je ne vois pas en quoi les disputes entre experts peuvent aboutir à décrédibiliser une expertise collégiale, bien au contraire : cela montre que tous les résultats et toutes les opinions sont pris en compte.

Je rappelais que ce groupement n’était pas un laboratoire de recherche, mais un groupe d’experts, et que l’on ne devait pas mélanger les genres. Un laboratoire réalise une expérience ou fait des observations, en tire des résultats, dont il extrait des lois ou des hypothèses. Il publie le bilan de ses travaux dans des articles évalués par des pairs, qui sont en principe filtrés par la communauté scientifique. On peut tout à fait critiquer cette méthode, qui a de nombreux défauts, dont celui d’être plus tolérante pour les travaux « conformistes » que pour ceux qui explorent de nouvelles voies. Mais ceci est finalement normal : une voie nouvelle ouvre souvent des perspectives qui vont bouleverser toute une société. On ne demandera pas les mêmes preuves à un travail qui postule que la gravité existe qu’à une étude qui la nie.  Il faut qu’elle s’appuie sur des travaux convaincants et indiscutables pour être admise. Simple exigence naturelle  de protection vis-à-vis de théories non défendues par les faits. Le dossier de « la mémoire de l’eau » peut servir d’exemple. Souvenez-vous, en 1988  Jacques Benveniste a émis l’hypothèse que de l’eau ayant contenu une molécule dissoute puis retirée du récipient par dilutions successives, conservait quelques-unes des propriétés de cette molécule maintenant absente. L’hypothèse fondée sur des bases scientifiques sérieuses (la résilience des liaisons hydrogènes de l’eau) était très excitante et les perspectives ouvertes (en homéopathie en particulier) fascinantes. Mais tout ceci était tellement nouveau qu’il a fallu y aller voir de très près avant de valider cette  théorie. Validation qui n’a pu aboutir, comme on le sait, puisque l’on n’a jamais pu reproduire les résultats des expériences du chercheur[2]. Il est relativement facile d’évaluer une recherche scientifique, par nature elle doit être « falsifiable » pour suivre la terminologie de K. Popper. Mais en ce qui concerne le GIEC, le résultat de son travail est une synthèse de discussions d’un groupe d’experts fondée sur un rassemblement de résultats scientifiques dans de multiples domaines, aboutissant à la construction de modèles climatiques globaux. Ici il n’est plus question de « tester » les résultats de la synthèse, puisque l’expertise est fondée sur une analyse générale et un consensus. On peut donc douter de cette expertise, c’est vrai, et c’est tout à fait normal. Ce serait même anti-scientifique de la prendre pour argent comptant. Mais lorsque ce groupe rassemble des chercheurs reconnus, de toutes les origines (disciplinaires, thématiques, nationales, sociales, etc.), et que leurs travaux sont soumis à un nombre infini de contre-expertises, ce dont on ne peut pas douter, c’est qu’ils aient fait un travail sérieux. Ils se sont peut-être TOUS trompés ensemble, ils ont peut-être TOUS les mêmes biais intellectuels, mais ils n’ont pas pu volontairement fausser leurs résultats. Personne dans le monde scientifique ne remet sérieusement en cause le sérieux de leur méthodologie et la validité de leurs modèles. Une véritable évaluation des travaux du GIEC consisterait à créer un « anti-GIEC », pour reprendre l’ensemble des travaux de ce groupe, les recommencer et vérifier si les mêmes conclusions en ressortent. Un tel « anti-GIEC » serait obligé d’utiliser des méthodes identiques pour aboutir à d’autres modèles, et serait à la fin aussi critiquable que le GIEC, et pour les mêmes raisons. On n’en sortira pas.

L’un des grands problèmes du GIEC, nous l’avions dit, est qu’il travaille sur des conclusions probabilistes, mais qu’il doit ensuite oublier les probabilités pour répondre par OUI ou par NON à deux questions des gouvernements : le climat se   réchauffe-t-il ? L’activité humaine est-elle une des composantes significatives des causes de  réchauffement ? Or synthétiser l’effet de facteurs aussi différents que, par exemple, l’accumulation du CO2 atmosphérique et la variabilité du rayonnement solaire, cela exige d’y attacher des pondérations interdisciplinaires qui ne vont pas de soi. L’implication, puis l’accord de la communauté scientifique tout entière est alors indispensable. Notons que dans cette consultation générale tout le monde est invité à s’exprimer, y compris les minorités scientifiques (du fait de leurs origines géographiques, politiques, économiques, de leurs positions scientifiques, etc.). La démocratie est une composante essentielle de l’expertise collégiale. Et, comme dans toute démocratie, il y a forcément des opposants minoritaires irréductibles…

Enfin n’oublions pas non plus que c’est le GIEC, et pas les climatolâtres ou les climatosceptiques, qui sera jugé lorsque ses prévisions seront validées ou invalidées par le temps. Sa responsabilité est très lourde et je suis certain que les scientifiques membres de ce groupe en ressentent très fortement le poids colossal : rarement, pour paraphraser Churchill, le futur de l’humanité toute entière n’aura dépendu des recommandations d’un aussi petit nombre  d’hommes. Je doute qu’ils prennent leurs travaux à la légère et qu’ils se laissent influencer par qui ou quoi que ce soit. Réponse à notre question : oui, le GIEC est crédible ; non, il n’y a pas d’autres méthodes pour répondre aux questions de la société.

Le troisième niveau, c’est la réalité du réchauffement climatique. Sur ce sujet, personne ne doute de l’évidence : la planète se réchauffe, et se réchauffe à une vitesse encore jamais observée dans son histoire.  Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : on peut douter que ce réchauffement soit dû à l’activité de l’homme, pas qu’il existe. Même Claude Allègre dans son pamphlet farci d’erreurs et de mensonges[3] le déclare tout net : le réchauffement est une réalité, cela ne fait plus aucun doute.

Le quatrième niveau, enfin, c’est la responsabilité de l’homme dans ce réchauffement. C’est bien là que se concentre la polémique. Et pour éviter de sombrer dans celle-ci, en premier lieu il me semble important de bien circonscrire le débat. Ne sortons pas (encore) de celui qui simplement pose la question : l’activité industrielle de l’humanité depuis en gros un siècle a-t-elle un effet sur le climat ? Les discussions sur ses responsabilités, sur les idéologies qui sous-tendent les diverses positions sur cette question, nous les envisagerons plus tard. De même, les considérations sur le travail du GIEC ne seront plus discutées ici.

La remarque la plus souvent entendue dans les critiques sur le rôle de l’homme sur le climat, et qui n’est pas sans valeur, consiste à dire qu’étant données les dimensions de la planète et le poids finalement réduit de l’humanité toute entière, il serait étrange que son activité puisse avoir un tel impact. La déclaration de responsabilité de l’homme serait alors la conséquence d’une vision anthropocentrique exacerbée liée à une conception malthusienne de la démographie et à un désir de réduire par tous les moyens la surpopulation. Le raisonnement est ici le suivant : la responsabilité de l’homme est prouvée ; elle est due à la surpopulation, ergo diminuons la population et nous résoudrons le problème. Il faut reconnaître qu’il y a souvent dans les remarques sur le rôle de l’homme sur l’écosystème planétaire un a priori sur l’importance du « roi de la Création » qui a abouti à des analyses excessives. Un des exemples bien connus est celui du mercure contenu dans la chair des thons. Souvenez-vous de l’épisode dramatique de Minamata[4]. Dans cette baie japonaise, les usines de la région ont rejeté des métaux lourds durant toute la première moitié du 20ème siècle. Ceux-ci se sont concentrés dans la chair des poissons qui y étaient pêchés, et la consommation de ces derniers avait abouti dans les années 1950 à produire des malformations catastrophiques chez toute une génération d’enfants. Après ce drame, qui pour la première fois mettait en avant les risques tératogènes des métaux lourds dans l’alimentation, une campagne avait été lancée contre les thons, « concentrateurs » de métaux lourds. En effet les thons, qui se situent en bout de chaîne alimentaire, accumulent ces métaux dans leurs muscles, et des concentrations significatives (quoique toujours très inférieures au niveau le plus faible de toxicité) y avaient été trouvées. La responsabilité de l’industrie humaine avait alors été incriminée, comme dans le cas du changement climatique aujourd’hui. Les chercheurs ont cependant trouvé étrange que des animaux qui vivent en plein océan tropical puissent être affectés par les rejets côtiers. Ils ont alors réalisé au début des années 70 une expérience célèbre : ils ont mesuré le taux de mercure dans les thons conservés, parfois depuis plusieurs siècles, dans tous les musées du monde. Leurs résultats ont été sans appel : le taux de mercure dans les thons n’avait pas varié d’un iota, et le mercure présent dans les animaux vivants était celui, issu du volcanisme sous-marin, présent depuis les temps les plus reculés dans chaque goutte d’eau  de mer.

Est-ce le cas pour le CO2 de nos jours ? La réponse est non, sans aucune ambiguïté. Je n’ai pas la prétention d’entrer dans les analyses du GIEC, et il est vrai que je ne peux qu’entériner leurs résultats : comment un individu isolé, non spécialisé dans l’ensemble des disciplines couvertes par le GIEC, et qui n’a pas sous la main la totalité des travaux analysés par ce groupe, pourrait-il réaliser une analyse critique à lui seul ? Mais j’ai eu dans ma profession l’occasion de voir un peu partout dans l’océan mondial l’effet, sur quarante ans, de l’activité humaine ; et elle a dépassé de loin tout ce que j’imaginais au début de ma carrière. Des comparaisons par exemple, entre des chalutages de fond effectués sur la côte d’Afrique au début des années 70 et les mêmes réalisés dans les années 90-2000,  ont montré un bouleversement complet de tout l’écosystème marin, uniquement du fait de la surpêche. Les accumulations impressionnantes de plastiques dans le « septième continent », ce gigantesque espace maritime au milieu du Pacifique, sont un autre argument de cette influence de notre société moderne.  Enfin, surtout, il est un fait, absolument indubitable et sans contestation possible, qui m’a convaincu que l’activité industrielle pouvait avoir un effet sur toute la planète : l’acidification des océans par l’absorption de gaz carbonique. Là, le cas est simple. Les mesures de pH (le taux d’acidité) sont précises, faciles à réaliser, elles peuvent être répétées par tout un chacun en tous lieux de l’océan, et aucune autre cause que l’activité humaine ne peut être incriminée, les émissions naturelles de CO2 n’ayant pas changé de façon significative depuis des siècles. On ne peut non plus en imputer la responsabilité à un quelconque effet climatique naturel puisque le pH de l’océan mondial est resté extraordinairement stable depuis des dizaines de milliers d’années, ceci sous tous les types de climat[5]. Si l’activité humaine est capable de faire varier le pH de l’océan, c’est qu’elle a atteint un niveau où son effet est significatif dans tous les autres domaines de l’écologie et partant, du climat. Je n’ai aucun doute sur ce point : oui, la pollution industrielle joue un rôle dans le réchauffement climatique. Il n’est peut-être pas le seul et la responsabilité de l’homme est peut-être amplifiée par des causes naturelles ; mais elle y joue un rôle majeur.

Reste la question posée de la responsabilité de  « la mondialisation ultralibérale, dernier avatar du système capitaliste, [qui] est à l’origine d’une crise économique et financière, politique et sociale, mais aussi écologique[6] ». Un lecteur nous le rappelle : « la liaison [de l’ultralibéralisme] aux modifications du climat de la planète est loin de constituer une évidence scien­tifique ».

Bien sûr l’histoire ne présente qu’un cas d’étude, qui ne peut être répété, et l’on peut se demander si un autre système n’aurait pas mené aux mêmes résultats. Après tout, nous le disions ailleurs : ce sont les pays à régime communiste qui ont été et sont les plus gros pollueurs. Mais il se trouve que c’est ce système ultralibéral qui dirige l’économie mondiale, et que dans son essence même il est étranger aux concepts de responsabilité et de protection de l’écosystème. Si, comme disait Lénine, le capitaliste vous vendrait la corde pour le pendre, de la même manière l’ultralibéralisme vous détruirait l’écosystème sur lequel il vit si ce suicide lui faisait gagner de l’argent.

La motion de la NAR sur le développement durable me paraît alors entièrement justifiée, et fondée sur une réflexion qui est très loin d’avoir «  abandonné tout esprit critique pour se réfugier dans le conformisme intellectuel ambiant ».

Maintenant nous pouvons aller un peu plus loin avec les lecteurs, sur les origines et les conséquences de ces travaux. L’un d’entre eux il y a quelque temps déjà, avant la publication de la motion « développement »,  avait écrit : « Nul n’ignore qu’un écologisme répandu développe une véritable culture de mort. Pour sauver la planète et le climat, il faudrait limiter une soi-disant surpopulation. Les leviers sont du même ordre, et la responsabilité humaine du réchauffement climatique vient curieusement servir cette culture de mort ».

Il y a là une observation très intéressante et qui mérite que l’on s’y attarde, même s’il faut prendre garde à séparer l’idée de la responsabilité de la surpopulation sur le  réchauffement climatique d’avec les conclusions du GIEC, qui elles, sont purement techniques. Que la société moderne ait des positions sur la surpopulation, la natalité, l’avortement, l’euthanasie, la famille, le transhumanisme, qui toutes vont dans le sens d’une négation de l’humain, je le reconnais volontiers. Que cela soit très inquiétant (et pas seulement d’un point de vue philosophique : pour l’avenir même de l’espèce), c’est vrai comme il est vrai aussi que tout ceci est fondé sur une idéologie qui se cache derrière le masque de la science, ou plus exactement qui utilise la science pour ses objectifs particuliers en prétendant qu’il s’agit d’une vision objective.

Depuis les travaux du Club de Rome, dans les années 60, le spectre d’une croissance exponentielle infinie de la population hante les esprits, surtout d’ailleurs ceux du monde développé. On a vu ainsi le terme « surpopulation » s’inviter dans tous les débats  sans que se pose la question de la définition de l’état de surpopulation, et par rapport à quoi il se mesurait : en effet la surpopulation ne se conçoit qu’en termes de capacité du milieu à produire assez de nourriture, d’espace viable, de logement, etc. pour permettre à ses occupants d’y vivre correctement. Tant que c’est le cas, et quel que soit le niveau de population, on ne peut parler de « surpopulation ». En se limitant au problème de l’alimentation, la surpopulation se définit par une équation à deux variables : le besoin alimentaire de la population (A) et la capacité alimentaire du milieu (C)  sur lequel elle vit. Il y a surpopulation lorsque A-C > 0. Ce qui ouvre la voie à deux options possibles pour éviter la surpopulation : diminuer la population (donc diminuer A) ou augmenter les capacités de production du milieu (augmenter C). Force est de reconnaître que, du fait même que cette équation n’est pas prise en compte, c’est généralement la première option qui est privilégiée. De tout ceci l’on ne dit rien, et le terme « surpopulation » est devenu un absolu abstrait, sans lien avec le milieu. Dès lors, ce concept a induit une « culture de mort », comme le dit avec justesse le lecteur.

Il y a derrière cette hantise une crainte évidente (surtout chez les sociétés « Nord ») de voir son espace personnel envahi par des hordes d’immigrants « démographiques » venant du Sud qui cherchent désespérément un lieu encore habitable où survivre. A partir de là, pour endiguer cette possible future invasion, les pays nantis ont démarré des politiques de planning familial, incluant chez eux  l’avortement et l’euthanasie et y ajoutant, à destination des pays du tiers-monde, de vraies monstruosités, telles la stérilisation forcée de populations entières, ou des absurdités, comme l’interdiction du deuxième enfant en Chine. Les politiques issues de cette « culture de mort »  se sont appuyées sur une vision malthusienne classique qui stipule que tout ceci est mathématique et que rien ne peut l’empêcher sinon le volontarisme humain. Aucune autre option n’a jamais été envisagée, et surtout pas celle de faire confiance dans les capacités autorégulatrices d’une population naturelle. On aurait dû. L’évolution récente de la démographie planétaire montre que cette autorégulation existe et qu’elle semble à même de stabiliser le développement des populations bien mieux que tout ce que l’homme a pu imaginer pour cela.

« Un certain écologisme considère l’homme comme une partie du tout animal, sans aucun droit supérieur ». Il est certain que l’homme n’est pas simplement « une partie du tout animal ». Incidemment, c’est pour cette raison entre autres que la NAR, à la différence des mouvements écologistes, se réfère à la déclaration de Stockholm, qui est un garde-fou efficace contre toute dérive : la raison d’être de l’écologie politique n’est pas de « sauver la planète », mais de garantir « le droit à la vie » pour toute l’humanité, et pas seulement pour une fraction de nantis. Autrement dit, de tout faire pour éviter d’entrer dans une logique de surpopulation. Et pour cela, il est essentiel de maintenir l’écosystème dans de bonnes conditions. Mais c’est une erreur que de vouloir extraire l’homme du règne animal, alors qu’il fait partie de l’écosystème comme toute espèce vivante ; bien sûr, avec des responsabilités différentes et immenses du fait de sa conscience et de son action technique sur le monde qui dépasse les possibilités de l’écosystème de recycler ses déchets.

Enfin notre lecteur terminait en signalant que « L’homme n’est pas le problème, mais la solution ». Passant sur l’humour de cette phrase, qui rappelle celle de Ronald Reagan : « l’Etat n’est pas la solution, il est le problème », je la trouve aussi erronée que le modèle. Que la pollution soit la cause du réchauffement climatique, c’est pratiquement certain ; que cette pollution soit, au moins en partie, le fait de la « surpopulation[7] », c’est aussi un fait. L’homme fait partie du problème. Mais aussi de la solution. Une politique plus respectueuse de la dignité humaine pourrait, avec les ressources existantes, faire que l’humanité à 7, voire 10 milliards d’individus, puisse avoir une vie décente et une « empreinte carbone » relativement réduite ; donc polluer infiniment moins que notre société productiviste. Notre planète peut sans trop de difficultés subvenir aux besoins de ses enfants sans se détruire. En revanche le choix d’une intervention volontariste et idéologique de l’homme sur ses mécanismes autonomes de dynamique des populations (en gros, sur la fertilité, la fécondité, et la durée de vie via l’avortement et l’euthanasie) ça non, ce n’est pas la solution : tous ceux qui l’ont tentée ont abouti à des catastrophes. On ne « bricole » pas avec la vie. Mais penser que pour défendre la dignité humaine il faille réfuter la responsabilité de la révolution industrielle sur le réchauffement climatique, vraiment ce n’est pas une bonne idée, car c’est tout simplement nier l’évidence. Et au contraire de ce qu’affirme le lecteur ( la responsabilité humaine du réchauffement climatique vient curieusement servir cette culture de mort ), la reconnaissance de l’existence d’un réchauffement climatique dû à l’activité humaine, avec tout ce que cela permet comme politiques de correction et de remise en état, va  justement dans le sens d’une amélioration de l’environnement pour permettre de résoudre par la vie l’équation de la surpopulation.

François VILLEMONTEIX

 



[1] Ou, pour personnaliser le débat, entre Laplace et Poincaré. Laplace, réductionniste acharné, qui a écrit : Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent (…) embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux (Essai philosophique sur les probabilités, 1814).  Et Poincaré, dont les travaux pionniers ont inspiré les analyses fractales et la théorie du chaos, qui démontre que dans un système fractal, les conditions initiales (le « battement d’ailes du papillon ») sont par définition inaccessibles et que l’imprévisibilité (chaotique) est inhérente au système : une analyse réductionniste ne peut dépasser cette limite.

[3] Claude Allègre – « L’Imposture climatique », Plon, 2010

[4] Voir par exemple  fr.wikipedia.org/wiki/Maladie_de_Minamata 

[5] Ceci au point que l’on a pu  établir une « eau de mer standard » depuis un siècle, qui sert à étalonner les appareils de mesure.

[6] Motion développement de la NAR

[7] Je suis bien conscient de la contradiction apparente entre mon propos ici sur la surpopulation et l’analyse faite dans le paragraphe précédent. Mon excuse est que je n’ai pas trouvé de terme simple pour exprimer « le niveau  quantitatif d’abondance de la population présente », et donc j’utilise celui de surpopulation avec un fort sentiment de culpabilité.