Le Premier ministre appelle à « reconstruire une grande partie de la République ». L’intention est louable mais Manuel Valls ne mesure certainement pas l’ampleur de la tâche. La République, selon la définition classique, c’est le Politique en tant que tel, défini comme souci du bien commun. Or nous sommes dans un moment de l’histoire où les « problèmes » – l’économie, les migrants, la zone euro, le djihadisme, le climat – se sont noués de telle manière qu’on ne peut plus leur apporter de solutions partielles.

Ainsi, la République n’est pas à reconstruire en grande partie mais toute entière selon une réflexion bien articulée. Cela signifie qu’il faut penser et agir en utilisant les notions offertes par la philosophie politique. Telle est la première révolution intellectuelle à accomplir par ceux qui professent un pragmatisme grossier, enrobé de moralisme et de divers fragments idéologiques.

Sortir de la bouillie conceptuelle, c’est distinguer avec soin puis relier et mettre en valeur la nation française, collectivité juridique formée par l’histoire, la République, idéal de la raison politique, les principes généraux du droit et le système institutionnel des médiations par lesquelles s’exercent les modes de souveraineté – nationale, étatique, populaire. Nous en sommes loin : le milieu dirigeant s’est constitué en oligarchie et professe le dépassement des nations. Or c’est dans la nation française que l’idéal républicain trouve ses applications concrètes, non dans une entité post-nationale ou supranationale. On ne peut pas reconstruire la République sans avoir retrouvé la France. On ne retrouvera pas la France sans sortir du « pragmatisme », de la « communication » et de la soumission.

Sortir du « pragmatisme », c’est retrouver le souci de la politique telle qu’elle est vécue dans la continuité d’une histoire et sur le territoire national sous l’égide d’un pouvoir légitime. François Mitterrand avait compris cela et organisé en 1987 la célébration du millénaire de la France deux ans avant le bicentenaire de la Révolution française en associant aux deux événements le chef de la Maison de France. Mais l’enseignement de l’histoire de France et de la littérature française était déjà saccagé par les pédagogues, puis la fonction présidentielle a fait naufrage dans le quinquennat, la souveraineté nationale a été abandonnée au profit de ces fictions qu’on appelle « monnaie unique » et « marché mondialisé ». Comment renouer avec l’idéal du bien commun si nous restons dans la zone euro et en régime de libre échange ?

Sortir de la « communication », c’est comprendre que la réalité politique est dans la symbolique – le lien – qui relie le pouvoir, le peuple et la nation. Ce lien se concrétise lorsque le pouvoir politique donne force aux principes de liberté et d’égalité – au lieu de prôner une compétitivité qui est la version technocratique de la guerre de tous contre tous. Mais le « moment fraternité » (1) ne peut être vécu hors d’un sacré qui est mémoire des sacrifices consentis pour la France et les Français et souvenir des grandes heures de la nation.

Cela s’est perdu, nous l’avons dit et redit, lorsque Jacques Chirac puis François Hollande ont déclaré que la France était coupable des crimes commis par le pouvoir de fait installé à Vichy. Cela s’est perdu dans la communication compassionnelle, dans la fausse émotion des médias qui coproduisent les deuils collectifs comme ils coproduisent les attentats. Nos soldats tués en l’Afghanistan lors de l’embuscade d’Uzbin ont été « traités » comme les victimes d’un accident de la circulation, non comme des morts pour la France. Mais les victimes de la catastrophe routière de Puisseguin, en octobre dernier, ont fait l’objet d’un « hommage républicain » avant que celles tuées lors des attaques terroristes du 13 novembre ne soient honorés aux Invalides.

Sortir de la soumission, c’est rejeter l’idéologie dominante, en finir avec l’atlantisme, refuser la domination allemande et d’abord rompre avec soi-même – avec les intérêts, les complicités, les ambitions et toutes les formes de corruption qui assurent la prospérité de l’oligarchie. Manuel Valls n’a pas la force de cette rupture, François Hollande non plus. C’est sans eux qu’il faudra reconstruire la nation française.

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(1)    Cf. Régis Debray, Le Moment fraternité, Gallimard, 2009.

Editorial du numéro 1089 de « Royaliste » – 2015