Certains médias utilisent très souvent et avec une connotation péjorative, le terme d’État providence, notion apparue avec la création des premiers systèmes d’assurance sociale à la fin du 19ème siècle, qui s’oppose à un État libéral et régulateur, limité aux fonctions régaliennes (justice, police, défense nationale) favorisant le libre marché, garant de la dynamique économique et sociale source permanente du progrès. Avec, en sous-entendu, l’idée qu’une protection sociale forte affaiblirait l’envie d’entreprendre et de progresser.

La gestion mondiale de la pandémie actuelle du Covid-19 nous invite à confronter ces théories à la réalité pratique vécue au quotidien, depuis deux mois.

Quelle définition simple pourrait-on donner de l’État ?

Bien que les sociologues, les politologues, les économistes ou les historiens, en donnent des définitions nuancées ou différentes, on peut convenir, quelle que soit la forme politique qu’il prend, qu’il s’agit, sur un territoire défini, d’une entité gouvernant un ensemble de groupes sociaux organisés selon des règles et des lois, plus ou moins coercitives, mais que les populations acceptent d’appliquer, en vue de produire, d’échanger et de vivre ensemble.

Si nous voulons bien accepter cette définition, on constate que les groupes sociaux qui constituent une nation ont objectivement des intérêts différents, et que seule l’acceptation d’une règle commune permet de contenir la violence et ses conséquences.

Au cours de l’Histoire, les représentations symboliques (religion, monarchie, république …), ont eu pour finalité d’incarner l’État, en évitant la fracture violente entre les classes sociales. Lorsque l’équilibre est rompu, ou que les classes sociales ne comprennent plus ou ne supportent plus l’incarnation de l’État, alors apparaissent des mouvements d’ampleur et de violence variables, qui peuvent évoluer vers une rupture historique (révolutionnaire) ou vers des troubles chroniques (Gilets jaunes), si des solutions politiques acceptées ne réorganisent pas les tensions.

Toutes les sociétés humaines, du fait que les moyens de production et la productivité du travail évoluent sans cesse, forment un système dynamique en perpétuelle évolution. Conséquence de cette dynamique, les classes sociales se décomposent et se recomposent sur de nouvelles bases économiques et culturelles, de représentation et de défense de leurs intérêts, ce qui engendre des rapports de force entre classes sociales qui s’exercent constamment en vue de contrôler l’État à leur profit. Le Programme du Conseil national de la Résistance (15 mars 1944) en est un exemple, tout comme les événements de mai et juin 1968, ou la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) de l’Union Soviétique (26 décembre 1991), mais aussi la « révolution thatchérienne » des années quatre-vingt.

Ces évolutions concernent tous les pays « développés » avec évidement des nuances différentes dues à leurs cultures et à leurs histoires propres, mais avec une prise de conscience générale du droit à bénéficier d’une protection sociale, idée neuve, longuement mûrie depuis le 19ème siècle.

Sous la pression populaire déterminante de l’après-guerre, se créent des mécanismes de prévoyance collective, permettant aux individus de faire face aux conséquences des chocs économiques (assurance-chômage) et aux aléas de la vie (maladie et vieillesse).

Si nous voulons bien admettre que seul le travail social est source de richesse, la prise en charge de la prévoyance collective a un coût qu’il faut extraire du bénéfice final et répartir socialement. La sémantique prend ici tout son sens : s’agit-il d’un « salaire différé » permettant une amélioration de la vie des individus, ou d’une « charge sociale », alourdissant « inutilement » la compétitivité de l’entreprise ?

La construction de l’Europe, voulue par tous les peuples meurtris par deux guerres mondiales, a dérivé depuis sa création et les traités communautaires imposés aux populations. Les États se sont dépouillés de leur souveraineté, en favorisant les intérêts privés (démantèlement du patrimoine industriel, privatisation des autoroutes, etc.).

Les promoteurs d’un État libéral et régulateur, ont imposé leurs concepts, en noyautant petit à petit les partis politiques, les syndicats, les médias, dont les élites dirigeantes sont formées dans les universités et les grandes écoles. Les think tanks, « laboratoire d’idées » imprégnés par l’idéologie néolibérale produisent des concepts pour les groupe d’influence (privatisation des entreprises publiques, réduction des dépenses sociales, augmentation du fossé entre les riches et les pauvres).

Sous couvert de progrès, le Conseil de l’Europe prévoit que les partenaires sociaux puissent mettre en œuvre directement toutes les directives adoptées dans le domaine social.

Les États sont invités à financer l’enseignement supérieur dans le « bon sens », à encourager les capitaux privés à sponsoriser la recherche, à libéraliser les médias, et c’est une dictature douce qui se met en place dans la démocratie …

La concurrence libre et non faussée, la circulation des personnes et des biens, la déréglementation des marchés financiers, la désindustrialisation compétitive (baisse apparente du prix de la marchandise ou du service, à ne pas confondre avec la baisse global du coût social du travail) ne sont pas apparues dangereuses, pour des populations qui bénéficiaient encore, grâce à l’inertie des « Trente Glorieuses » d’un système économique et social protecteur, offrant une qualité de vie jamais atteinte dans l’histoire humaine.

Mais toutes les réformes concourant à affaiblir progressivement l’État, ont engendré, à partir des années quatre-vingt, une révolution néolibérale, remettant en cause un siècle et demi de progrès social.

En aucun moment la casse des grands équilibres n’a soulevé une opposition radicale, car seuls les travailleurs concernés, mais isolés, en subissaient les conséquences, en partie compensées par des mesures « sociales d’accompagnement », très coûteuses dans les comptes publics à long terme.

C’est la politique de désindustrialisation massive, mise en concurrence des institutions de l’État au profit d’intérêts privés – partenariat public/privé, flux tendus, etc.

C’est la situation actuelle, aggravée par une inversion historique, de l’offre. Depuis toujours, la dynamique des marchés consistait à ce que les « producteurs » s’organisent pour répondre à une demande des consommateurs. Mais depuis quelques décennies le capital, à la recherche perpétuelle de marchés nouveaux a conduit les autorités politiques à favoriser le concept de l’offre.

Les producteurs « inventent » des besoins nouveaux, mais non essentiels, dont ils inondent le marché pour produire toujours plus. Les conséquences désastreuses pour l’écologie ne sont plus à démontrer. Ce modèle, couplé à la prédation constante des ressources naturelles et à la baisse de la satisfaction des besoins sociaux augmente les profits, mais conduit à l’épuisement des ressources naturelles, à une pollution aggravée et hypothèque l’avenir même de l’Humanité !

La pandémie du Covid-19 met en évidence l’inorganisation des États européens qui se sont privés d’administrations et de structures sociales compétentes, d’une industrie territoriale pouvant répondre aux besoins essentiels et vitaux et surtout d’un manque de solidarité collective, déjà mis en évidence lors de la crise grecque. (1)

Si les structures des États modernes, organisées selon l’idéologie néolibérale, ne peuvent plus répondre à un besoin historique de protection des populations, que dire des institutions de l’Europe qui ont donné l’image d’une cacophonie invraisemblable. Le problème avec la Commission européenne et ses experts, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils ignorent. Par exemple que l’économie immatérielle, le « capitalisme cognitif », sont incompétents lorsqu’il faut produire des masques médicaux en quantité suffisante, quand on a détruit les usines ! Qu’en serait-il d’une vraie guerre, puisque ce concept a été évoqué par le Chef de l’État ? Quelle crédibilité accorder à une défense collective européenne, ou à une dissuasion nucléaire réactive ?

Nous voyons bien que l’Europe, conçue comme une machine à profit, basée sur l’illusion que la concurrence libre et non faussée, la mise en compétition des travailleurs sur la base du moins disant, atteint vite ses limites, quand on ne navigue plus en eaux calmes.

La démonstration est faite qu’il faut retrouver la souveraineté nationale, dans un espace européen de coopération et non pas se laisser imposer des concepts théoriques de « beau temps » qui vont conduire toute notre société à un collapsus (2).

Mais la lutte d’intérêts des différentes classes sociales, comme vu plus haut, ne s’estompera pas avec la fin de la pandémie. Comme après la crise de 2008, le néo-libéralisme économique prépare ses solutions, organise la « communication de masse » par les médias pour annihiler et détourner les revendications des populations traumatisées. Sous couvert de solutions humanitaires et écologiques, le néo-libéralisme repartira de plus belle.

Sans une organisation politique des citoyens, sans lutte des idées pour faire prendre conscience de la nécessité du rôle protecteur de L’État, cette pandémie n’aura été qu’un drame passager de plus, dans l’attente inexorable d’un autre, peut-être plus meurtrier (3).

Raoul GAILLARD

(1) 70 000 lits d’hôpitaux publique supprimés en 10 ans – le Monde Diplomatique Avril 2020. La France est passée de 11 lits de réanimations pour 1 000 habitants dans les années quatre-vingt-dix, à 6 maintenant.

(2) La France pour sauver un de ses dernier fleuron industriel de l’automobile, doit demander l’autorisation à l’Europe. Idem pour la TVA sur les masques médicaux !

(3) Qu’adviendrait-il si une pandémie touchait des produits agricoles de première nécessité, alors que l’industrie agro-alimentaire, au même titre que les autres industries, a un impact sur la biodiversité ?