La révolte des Gilets jaunes rend possible le rassemblement que des citoyens et des groupes épars appelaient de leurs vœux sans que personne en ressente la nécessité.

Des patriotes issus de diverses formations de droite et de gauche qui se croisaient dans des réunions et qui participaient aux mêmes luttes sociales, des chercheurs « hétérodoxes » qui échangeaient leurs articles et leurs livres … se disaient depuis longtemps qu’ils avaient plus d’affinités que de divergences. Surtout, ils découvraient qu’ils avaient la commune volonté de défendre les principes de la Résistance et de prolonger l’œuvre entreprise à la Libération.

D’où l’idée, maintes fois exprimée, de reformer le CNR ou du moins de rassembler les républicains patriotes dans une même organisation. Avec le Pôle républicain, Jean-Pierre Chevènement tenta ce rassemblement qui marqua, sans que le candidat en ait conscience, les retrouvailles des gaullistes, des communistes, des royalistes, des patriotes de droite et de gauche qui avaient participé à la Résistance. Le Pôle républicain ne survécut pas au ralliement de son candidat au Parti socialiste mais l’idée fédératrice est demeurée vivace parce qu’elle puisait profond dans notre histoire.

La politique de rassemblement pour le bien public est née au 16ème siècle. En réaction à l’une de nos pires tragédies, le Parti des Politiques a réuni des protestants et des catholiques décidés à sortir la France des guerres de religion. Luttant contre les extrémistes des deux camps, et surtout contre la Ligue catholique, Michel de l’Hospital, Jean de Montluc, Jean Bodin et bien d’autres voulaient faire prévaloir une idée aussi simple que difficile à mettre en œuvre : mettre hors du champ politique les deux religions concurrentes ; restaurer l’autorité de l’Etat garant de la paix civile et de l’unité du royaume. Le Parti des Politiques est alors le parti de la République, classiquement définie comme gouvernement qui vise l’intérêt général : c’est en son sein que s’élabore la doctrine de la souveraineté, que s’esquisse la séparation entre l’Etat et les religions, que se concrétise la pacification sous la forme des édits de tolérance. Ce sont aussi les Politiques qui soutiennent Guillaume d’Orange dans sa lutte contre l’empire espagnol et qui inspirent la Déclaration des Etats-Généraux des Provinces-Unies du 26 juillet 1581, qui annonce les déclarations américaine de 1771 et française de 1789. En France, le Parti des Politiques

Il faudrait écrire une histoire du Parti des Politiques et se demander dans quelle mesure il se reconstitue en 1789, lors de la Révolution de 1830, autour de Léon Gambetta en 1870 dans le Gouvernement de la Défense nationale, dans l’Union sacrée en 1914. Il me paraît certain que le parti de l’Etat et de la Nation, de la République, de la Souveraineté est pleinement reconstitué à Londres avec le Comité français de libération nationale, en France occupée avec le CNR, à Alger puis à Paris avec le Gouvernement provisoire de la République française. Communistes, socialistes, démocrates-chrétiens, royalistes et représentants de la vieille droite qui s’étaient naguère combattus sont alors unis pour la libération nationale. Cette union effective ne saurait être mythifiée :

– Au sein de la Résistance intérieure, il existe de violentes oppositions qui résultent des rivalités entre les chefs et de désaccords politico-stratégiques. La création du CNR est décidée par le général de Gaulle et imposée par Jean Moulin aux mouvements de la Résistance et le programme du CNR est défini à Londres en 1942. Outre le fait qu’en ce moment nous ne risquons pas notre vie, n’oublions pas que le CNR procédait d’une autorité légitime qui n’existe pas aujourd’hui.

–  La légitimité nationale qu’incarne le général de Gaulle respecte scrupuleusement la légalité républicaine. La République n’a pas besoin d’être proclamée en 1944 puisque Londres et Alger ont assuré la continuité : la IIIème République est le régime légal et les différents courants de la Résistance, souvent en opposition sur la question institutionnelle, ont évité de mettre cette question en débat tant que la patrie ne serait pas libérée.

Ce bref retour sur l’histoire me conduit à mettre en débat 4 propositions.

1/ Il est souhaitable de refonder le Parti des Politiques – quel qu’en soit le nom – sous la forme d’un rassemblement d’organisations, de sociétés de pensée et d’individus décidé à faire prévaloir une politique de souveraineté et de justice sociale.

2/ Il est nécessaire de considérer que le plein rétablissement de la souveraineté de la nation est le préalable à tout débat sur les institutions.

–  Ce débat divise le pays et les partisans de la souveraineté

–  L’ouverture d’un tel débat entre nous suppose que l’on se mette au préalable d’accord sur l’analyse : avec les gaullistes et la NAR, on peut estimer que la Vème République a été déstabilisée par le quinquennat puis transformée en « gouvernance » oligarchique et qu’il est possible de la restaurer ; on peut estimer que la dérive oligarchique est dans la logique de la Vème République.

– L’élection d’une Constituante implique la poursuite simultanée de deux objectifs peu compatibles : le changement de régime d’une part, et d’autre part la conquête de la souveraineté qui suppose un Etat capable d’agir immédiatement.

3/ Le rassemblement souhaitable doit se fonder sur un corps de principes. Comme Jacques Cotta, j’estime qu’il faut s’appuyer sur les principes proclamés dans la Déclaration de 1789, le Préambule de 1946 et les préambules constitutionnels. Nous pouvons également affirmer que nous nous réclamons des textes votés après 1945 : Déclaration universelle des Droits de l’homme ; Charte de Philadelphie, Charte de La Havane, Déclaration de Stockholm de 1972. Dès lors, les axes du combat politique sont fixés et il n’y a pas besoin de rédiger un programme mais seulement un engagement collectif à mettre en œuvre les principes généraux de la justice et de la liberté.

4/ Quant à l’organisation militante, elle doit être d’autant plus simple que les moyens financiers font défaut. Des comités locaux élisant un conseil national qui désigne un secrétariat permanent. C’est assez pour commencer.

Notre Collectif me paraît constituer une bonne base pour le futur rassemblement.

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Mes références :

(1) Blandine Krielgel, Philosophie de la République, Plon, 1998 ; La République et le Prince moderne, PUF, 2011.

(2) Bernard Bourdin, Jacques Sapir, Souveraineté, nation, religion, Cerf, 2017.

(3) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, Gallimard, 1996.