De Rome à Lisbonne, la petite Europe des traités a vécu dans la contradiction entre l’idéologie fédéraliste et la pratique intergouvernementale. Elle a tenté de surmonter la confusion antidémocratique de ses institutions par la « gouvernance » oligarchique, qui essaie d’effacer l’échec des recettes ultralibérales par un surcroît d’ultralibéralisme.

Le référendum de 2005 a sonné le glas de ce type de « construction européenne », qui a pu maintenir ses édifices techno-bureaucratiques en niant radicalement la souveraineté populaire. Ce déni de démocratie est sanctionné par l’abstention électorale, le vote en faveur des partis nationalistes et un rejet croissant de l’Union européenne. La petite Europe des traités se meurt et sa trop longue agonie exacerbe les tensions.

Cette lente décomposition porte les peuples à rejeter l’Europe en tant que telle – et pas seulement les structures de l’Union. L’imposition par le gouvernement allemand de son prétendu « modèle » soulève déjà une vague d’anti-germanisme en Grèce, en Espagne et au Portugal et rien ne dit qu’elle ne touchera pas la France. Le nationalisme est devenu dans notre pays un programme de gouvernement, que les mesures d’austérité et les discours moralisateurs assénés par des élites corrompues rendront de plus en plus populaire.

Il est pourtant possible de faire échec aux ultralibéraux et aux nationalistes en présentant aux peuples et aux gouvernements un projet de refondation européenne. Nous l’avons  esquissé il y a quelques années sous la forme d’une confédération des Etats européens incluant la Fédération de Russie et la Turquie pour la simple raison que ces deux Etats participent et ont toujours participé à l’équilibre européen. Il faut maintenant préciser que la France pourrait prendre l’initiative de cette refondation pour plusieurs raisons objectives :

-          La France est une nation millénaire qui peut, en réveillant sa mémoire, rappeler  l’unité culturelle de l’Europe et poser les conditions de la coopération de ses différentes nations.

-          La France peut reprendre la très ancienne idée de l’alliance du pouvoir politique et du peuple en vue de relancer notre projet historique dans tous ses domaines : démocratie représentative et de participation au plan de développement, politique économique visant au bien-être des citoyens, politique européenne, relance de la francophonie, réaffirmation de notre rôle sur la scène mondiale.

-          La France dispose encore des moyens de sa politique, qu’il s’agisse de la puissance nucléaire, du domaine maritime, des capacités industrielles et agricoles, du haut niveau de formation de sa population, de son dynamisme démographique.

Ce qui est en puissance doit être mis en acte. Trois ruptures permettront à la France de retrouver sa liberté d’action : elle doit sortir de la zone euro, quitter définitivement l’Otan et faire obstacle au projet de pacte transatlantique. On dénoncera un superbe isolement mais la France mettra immédiatement en œuvre son projet :

Nouvelle donne diplomatique : alliance avec la Russie, renforcement de la présence française en Amérique latine et en Asie, plan de développement pour les Balkans, relance de la francophonie et de la coopération avec l’Afrique, redéploiement de nos troupes en Asie centrale afin de contribuer à la lutte contre les islamistes et les marchands de drogue, présentation d’un traité européen de sécurité collective voué à remplacer l’Otan.

Nouvelle donne économique et sociale qui permettra de réussir la transition énergétique en prolongement du modèle esquissé après la Libération : rôle d’entraînement du secteur nationalisé, planification démocratique, politique de juste redistribution du revenu national, participation des salariés à la gestion des entreprises.

Cette politique peut rassembler une large majorité de Français. Elle reste à l’état de projet parce qu’elle est présentée de manière fragmentaire par les partis réputés radicaux, face à une oligarchie qui trouve profits et confort dans la perpétuation de l’ordre établi – sans que les gestionnaires du pouvoir s’inquiètent de leur perte totale de légitimité. Ils parient sur la division de leurs adversaires, sur le repoussoir nationaliste, sur l’accablement généralisé, jouant avec le feu comme s’ils étaient, pour toujours, hors d’atteinte.

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Editorial du numéro 1057 de « Royaliste » – 2014