Toutes tendances confondues, la classe dirigeante répète sur tous les tons qu’il n’y a pas d’autre politique économique possible. Il s’agit là d’un argument d’autorité, dont il est facile de démontrer la fausseté : une alternative économique existe et n’a jamais cessé d’exister, dans la théorie et dans la pratique. Elle existe d’autant mieux que le propre de la Pensée unique est de ne pas penser… ou si peu.

Cette fameuse « pensée unique » a tout pour nous impressionner. D’abord parce qu’il est question de pensée, ce qui intimide. Ensuite parce que ce sont des sommités du monde de la politique et des affaires qui exposent ces prétendues vérités, dans un langage impressionnant de technicité. Enfin parce que les télévisions et les grands quotidiens nationaux reprennent ses dogmes et diffusent ses slogans, sans permettre aux courants critiques de s’exprimer. Dès lors, il est facile de dire qu’il n’y a pas d’opposition sérieuse à la pensée économique dominante : la boucle est bouclée !

Commençons par prendre la mesure des choses. La « pensée unique » ne constitue que la forme dégradée de la théorie économique libérale, telle qu’elle a été forgée par de très grands auteurs (Adam Smith, Ricardo…) dans des œuvres qui restent dignes de réflexion, même si l’histoire leur a infligé des démentis décisifs. La « pensée unique » a autant de rapport avec le libéralisme économique qu’une brochure stalinienne des années cinquante avec l’œuvre de Marx.

De fait, nous sommes confrontés à une opération de propagande idéologique : elle utilise comme matériel des slogans simplistes, qui tirent leur force apparente de leur inlassable répétition et de la position sociale de ceux qui les énoncent. Ces hauts personnages (Edouard Balladur, Alain Madelin) sont des hommes de pouvoir, non des théoriciens. Seul Raymond Barre pourrait prétendre à ce statut, mais il s’est contenté de publier des manuels et non un œuvre : il rédige des articles, des conférences, des conclusions de congrès – celle du séminaire de Davos par exemple – mais rien de plus. Reprenons notre comparaison avec l’idéologie soviétique : si Karl Marx vaut Adam Smith, M. Barre est très en dessous de Lénine ; la culture économique de MM. Balladur et Madelin ne dépasse pas celle d’un chef de bureau de Gosplan ; Alain Minc est comparable, quant à la qualité de sa réflexion, à un rédacteur des Editions de Moscou – période Khrouchtchev.

La « pensée unique se présente par conséquent comme une baudruche théorique. Avant de la dégonfler, voyons de quels arguments est elle constituée.

Le postulat est que l’économie soit fonctionner selon les lois du marché, et qu’elle est réglée par le principe de libre concurrence qui assure l’efficacité maximale dans la production et la répartition des richesses. D’où quatre impératifs catégoriques : alléger l’Etat et le désengager ; privatiser tout ce qui peut l’être ; réduire les budgets sociaux ; obtenir le maximum de flexibilité salariale puisque les charges sociales sont des coûts qui diminuent la compétitivité des entreprises. Tel est le credo du néo-libéralisme européen, auquel la classe dirigeante française ajoute le dogme de la parité franc-mark et une référence à la monnaie unique conçue, à l’allemande, comme instrument de contrainte des budgets publics et des prix.

Ces slogans simplistes ont aujourd’hui force de loi, à droite et à gauche, au Figaro et au Monde, et s’imposent aux gouvernements depuis plus de dix ans. Ils prétendent justifier la rigueur budgétaire, les cadeaux au patronat, la contrainte salariale et les privatisations. Les néolibéraux ont donc remporté des victoires considérables et veulent aujourd’hui en remporter de nouvelles en soumettant le domaine social à leurs critères. Relevons quelques déclarations récentes :

Alain Madelin (Le Monde du 30 août) écrit qu’il faut « augmenter les incitations marginales à entreprendre, innover, travailler. Tel doit être l’objectif prioritaire de la réforme fiscale. Ayons le courage de concentrer et de cibler les allègements fiscaux sur l’augmentation de ces incitations marginales ». Vous n’avez pas compris ? C’est qu’il s’agit d’une langue de bois, d’un message codé qui n’est pas destiné aux simples citoyens mais à la classe dirigeante : Alain Madelin lui réaffirme qu’il veut privilégier les patrons et que les réductions d’impôts doivent favoriser les plus riches, parce que les plus riches créent les conditions de la croissance.

Edouard Balladur (Le Monde du 28 août) avance lui aussi masqué en posant benoîtement des questions : « Faut-il, comme c’est le cas en Allemagne, aux Etats-Unis, remettre en cause certaines prestations et garanties sociales, dans leur montant, leur durée, leur principe même ? […] Peut-on bénéficier du RMI sans limitation de durée, et sans aucune vraie contrepartie de travail ? […] Quelle part doit être laissée, dans la fixation du SMIC, aux accords contractuels, professionnels ou régionaux, et aux décisions nationales générales ? » Chacun a compris que M. Balladur veut réduire la protection sociale et détruire progressivement le salaire minimum.

Alain Minc (Le Monde du 27 août) dénonce quant à lui la « pensée unique » sociale (quelle audace dans le retournement dialectique…) et souhaite un débat clair autour de la question posée par Bill Clinton aux Américains : « préfèrent-ils des travailleurs mal payés à des chômeurs bien indemnisés ? ». Autrement dit : voulons-nous être pauvres ou pauvres ? Alain Minc préfère sans le dire (il n’est pas plus courageux que ses compères) des travailleurs pauvres (car ils permettent de faire des profits) à des chômeurs pauvres (car ils coûtent cher).

Enfin, Michel David-Weil, patron de la banque Lazard Frères, a la franchise de répondre « sûrement oui » lorsque Le Nouvel observateur (17-23 octobre) lui demande si le modèle social européen est incompatible avec les contraintes de la mondialisation, tout en précisant que le principal problème n’est pas la concurrence des pays à bas salaires mais « la capacité des pays industrialisés à créer de nouvelles richesses ».

Il faudrait encore beaucoup citer et un livre serait nécessaire pour démonter les sophismes de ces messieurs. Ce qui les laisserait de marbre : ils pensent avoir raison parce qu’ils ont aujourd’hui assez de pouvoir pour imposer leurs solutions. Et leurs solutions sont bonnes parce qu’elles sont profitables à la classe dirigeante. Ce qui signifie que les capitalistes entérinent la démonstration de Marx : l’idéologie dominante est conforme aux intérêts de la classe dominante. Peut leur chaut, puisque Marx est mort et le communisme enterré – du moins le supposent-ils.

Point n’est besoin d’être marxiste pour constater et dénoncer les immenses dégâts de la « pensée unique » : progression de la pauvreté et de la misère, saccage de l’industrie, corruption, spéculation, inégalités croissantes entre les hommes et les nations. A cela, les néolibéraux répondent qu’il faut encore plus de libéralisme, selon une argumentation qui rappelle le mode soviétique d’autojustification : les échecs du socialisme réel s’expliquent par le fait que le communisme n’est pas encore réalisé.

Est-il possible de sortir de ce cercle vicieux ? Bien sûr ! Et de trois manières :

1° Démontrer, point par point, que les arguments techniques avancés par les néolibéraux sont fallacieux : non, les faibles taux d’intérêt ne favorisent pas nécessairement la croissance comme on le vérifie actuellement ; non, il ne s’agit pas de lutter prioritairement contre les tensions inflationnistes alors que nous sommes en train de basculer dans la déflation (baisse cumulative des prix, des salaires et de la production) ; non, la rigueur budgétaire n’est pas à l’ordre du jour lorsque la croissance tend vers zéro car la restriction des dépenses publiques accélère le mouvement de baisse ; non, la réduction des salaires n’est pas la condition d’une augmentation de l’emploi car cette baisse réduit la consommation et, par conséquent, les entreprises, qui vendent moins, ne peuvent pas embaucher.

2° Faire connaître le mouvement critique de la « pensée unique » qui se développe actuellement, souligner la diversité des apports philosophiques, sociologiques et économiques ainsi que la richesse des débats. Sait-on par exemple que 250 jeunes universitaires ont signé un Appel aux économistes pour sortir de la pensée unique et qu’ils se sont réunis à la Sorbonne les 18 et 19 octobre à l’initiative de Hoang-Ngoc Liêm pour des débats de très haute tenue dont Le Monde n’a pas daigné rendre compte ? Les livres et les articles de fond abondent, les clubs de réflexion et les colloques se multiplient, en un mot l’offensive contre la « pensée unique » bat son plein. Comme nous n’avons cessé de le dire, une autre politique économique est possible. Il est malhonnête de la réduire aux petites phrases et aux bribes programmatiques de Philippe Seguin : les incohérences et les faiblesses du président de l’Assemblée nationale ne sauraient discréditer une réflexion qui n’avait nul besoin de lui pour exister et pour s’affirmer.

3° Puisque la « pensée unique » est l’expression de la loi du plus fort, il faut aider au renversement des rapports de forces à la fois sur le terrain politique (où la réaction au libéralisme économique doit s’organiser) et par l’engagement syndical. Mais il faut faire vite. Nous sommes revenus à la situation décrite par Keynes dans les dernières pages de sa Théorie générale : celle d’un monde qui ne supportera plus très longtemps l’état de chômage engendré par le régime capitaliste moderne et qui pourrait être tenté par des solutions autoritaires alors qu’il est possible de « remédier au mal sans sacrifier la liberté ni le rendement ». Pour sauver la liberté face à une nouvelle tentation totalitaire, il faut vaincre l’idéologie et répudier les pratiques du néolibéralisme.

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Références critiques :

André Grejbine, La politique économique, Points/seuil, 1991

André Gauron, Chômage demande traitement de choc (Balland, 1994) et Aux politiques qui prétendent réduire le chômage (Balland, 1995).

Hoang-Ngoc Liêm, Salaires et emploi – Une critique de la pensée unique (Syros, 1996)

Revue du MAUSS, Pour une autre économie, La Découverte, 1994.

 

Article publié dans le numéro 673 de « Royaliste – 1996.