Nous pensons la guerre selon les images du passé et nous regardons à la télévision diverses opérations militaires comme si nous n’étions pas impliqués. Il est urgent de réfléchir sur la guerre selon les menaces auxquelles nous sommes confrontés et en fonction de son enjeu politique.

Quelle est aujourd’hui notre représentation de la guerre ? Valmy, ou la levée en masse. Les tranchées de 1914-1918. Les chars de Guderian, le Débarquement de Normandie, les bombardiers B 52 sur le Vietnam. Guerres de masses et guerres d’enfer. Avec toujours plus de technologie.

Quel est notre sentiment sur la guerre ? « Plus jamais ça ! ». Et plus exactement, plus jamais ça chez nous car nous nous accommodons très bien de ce que nous voyons sur nos écrans : guerres en Irak et au Liban ; bombardements de la Yougoslavie ; opérations lointaines, vraiment très lointaines, en Afghanistan. Du moralisme, du voyeurisme, des chèques pour l’humanitaire, des pulsions punitives – le tout sur fond d’indifférence. Le service militaire, c’est terminé et on se souvient à peine que nous sommes disposons de l’arme nucléaire.

Nous, les citoyens français, nous ne pouvons en rester là pour deux raisons décisives :

– l’armée française est engagée dans plusieurs opérations extérieures – dans les Balkans, en Asie, en Afrique – et, chaque année, des soldats français sont tués lors de missions spéciales ou dans leurs tâches de protection des populations (déminage…) ;

-dans un monde qui est et restera dangereux, la France risque d’être engagée dans des conflits militaires de plus ou moins grande intensité.

Mais la nation française est-elle bien préparée à la guerre par ses élites ? Oui et non car nous sommes depuis la fin de la guerre froide dans une situation paradoxale. Les dirigeants politiques prennent des risques graves en toute inconscience stratégique et politique – de la « guerre morale » de MM. Jospin et Chirac contre Slobodan Milosevic à la décision prise par Nicolas Sarkozy d’accroître notre engagement en Afghanistan. Les militaires, au contraire, ont compris qu’il fallait repenser notre stratégie et envisager les guerres présentes et à venir selon des objectifs politiques clairement définis.

Un bon exemple de cette nouvelle intelligence de la guerre nous est donné par le général Vincent Desportes, qui commande le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre (1).

La réflexion principale ne porte plus sur notre force de dissuasion : nos armes nucléaires sont essentielles car elles préservent la nation française de la menace d’anéantissement – d’où qu’elle vienne. Mais elles ne garantissent pas la France et les Français contre la menace d’affrontements armésconventionnels mais très évolutifs : c’est selon ces évolutions que la doctrine militaire française doit être transformée.

Les guerres menées depuis 1991 montrent que la partie classique des opérations (bombardements massifs ; grandes offensives mécanisées) se restreint (elles durent quelques semaines) sans être décisives : les Américains arrivent rapidement à Bagdad et à Kaboul, mais les guerres d’Irak et d’Afghanistan sont loin, très loin d’être terminées…

Echecs localisés ? Non. Les adversaires des Etats-Unis, des forces de l’OTAN, des Israéliens ont changé de nature et de tactiques. Mais la stratégie américaine continue d’être fondée sur l’idée d’une opération rapide, très précise grâce à la haute technologie et réglant définitivement le problème. Les Américains ont torts de croire que leur supériorité technologique est déterminante, que les forces adverses entreront toujours dans leurs plans pour se faire détruire et que l’ennemi du coin de la rue ou de la vallée perdue est un barbare stupide.

C’est ignorer la vieille loi du contournement (nous nous souvenons de la ligne Maginot), mais aussi la force et la ruse de combattants qui sont aussi des militants. La récente guerre du Liban a démontré que des combattants animés d’une idéologie forte et utilisant des armes et des technologies simples (téléphones et ordinateurs portables) pouvaient infliger des pertes sévères à l’armée israélienne malgré sa formidable puissance de feu (2). Comme l’armée américaine, Tsahal est conçue pour la bataille classique, non pourla guerre asymétrique du faible contre le fort.

De plus en plus on se battra en ville, ce qui est coûteux en vies humaines, parmi une population qu’il est capital de rallier à sa cause. Dans ces batailles, le renseignement militaire d’une part et les médias d’autre part joueront un rôle déterminant. Le général Desportes expose ces nouvelles données de manière détaillée et montre comment l’armée française doit en tenir compte – dans la formation de ses soldats, dans la conception de ses équipements, dans la doctrine d’emploi de ses forces – pour remplir ses missions. Surtout, il affirme tout au long de son livre une conviction fondée sur les expériences irakienne et afghane : contrairement à ce que pensent les Américains, la guerre est un acte politique, dans la décision initiale qui y conduit, dans la manière dont elle est menée (l’adhésion de la population concernée) et dans sa finalité. D’entrée de jeu, l’objectif premier doit être la préservation ou l’instauration d’un pouvoir politique légitime (Etat de droit) et se légitimant par les services concrètement rendus au peuple : fourniture de pain, d’eau, d’électricité, de travail, force de police vouée à la sécurité dans la rue et au maintien de la paix civile.

Il faut que l’intelligence politique des militaires éclaire les dirigeants de notre pays : ignorants les réalités de guerres probables, obsédés par leurs problèmes comptables, les oligarques de droite et de gauche devraient au moins savoir ce qu’il en coûte de préparer les guerres du passé.

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(1) Général Vincent Desportes, La Guerre probable, Economica, 2007.

(2) Cf. Michel Goya, « Dix millions de dollars le milicien », in Politique étrangère, 1/2007. Armand Colin

Article publié dans « Royaliste » – 2008