Comme à son habitude, Daniel Sibony déplace légèrement l’opinion commune, et nous sommes tous dérangés dans nos certitudes. En sa compagnie, le risque vaut d’être couru.

Parmi tous les ouvrages actuellement publiés sur et contre le racisme, celui de Daniel Sibony (1) mérite d’être lu en priorité par ceux qui ne cherchent pas à conforter leurs certitudes mais à comprendre ce qui se passe dans l’esprit des racistes. Bien des idées reçues s’en trouvent bousculées, et d’abord le sujet même de la polémique, car l’auteur estime qu’on devrait toujours mettre le concept de racisme entre guillemets car les comportements de ce type ne concernent pas la « race » supposée d’une personne ou d’un groupe, mais quelque chose qu’il est difficile de nommer ou d’exprimer – sans doute les démêlés de chacun avec son nom, et de chaque groupe avec son identité.

Or l’antiracisme se trompe souvent sur la réaction identitaire : ce qui anime le « raciste », ce n’est pas la peur de l’autre, la haine de la différence, ni d’ailleurs comme on l’affirme parfois la peur du même, mais plus subtilement « l’horreur de la différence quand elle revient au même ».

A lire ces lignes, certains militants antiracistes se récrieront qu’ils n’ont rien à faire de ces subtilités d’intellectuel et que l’urgence est de lutter contre la bêtise, de faire reculer la barbarie, et d’éradiquer le mal. Cette attitude virile est assurément sympathique, mais le but risque de ne jamais être atteint. Car le « raciste » n’est pas un imbécile. Au contraire, il manifeste une volonté pathétique de rationaliser l’identité, de s’affirmer dans son existence culturelle, juste le temps qu’il faut pour retrouver la paix avec soi-même, la belle tranquillité de l’ordre. Or le « raciste » s’affole et se réfugie dans la haine parce qu’il ne parvient pas à combler son manque d’identité, parce qu’il ne retrouve pas les conditions de la sécurité à laquelle il aspire.

Cela signifie que la haine « raciale » n’est qu’un effet de la peur : peur du manque originel, peur de voir l’autre devenir identique à soi, peur de la dissolution de sa propre identité. Cette peur est extrêmement inquiétante, car elle pousse le « raciste » à demander à la société, ou à un parti politique appelé à la régenter, toujours plus de sécurité. Or la logique de la sécurité totale conduit au totalitarisme qui est, comme l’attestent les ruines de Berlin en 1945, le maximum de l’insécurité.

A lire Daniel Sibony, on s’aperçoit, bien tard, que la meilleure façon de lutter contre le racisme n’est pas de renvoyer le « raciste » à sa barbarie supposée, mais au contraire de prendre en charge sa peur afin de le libérer d’une haine qui est plus souvent celle de soi-même que celle de l’autre. Ce qui suppose que l’on aime le « raciste », comme tout autre homme, comme notre prochain.

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(1)Daniel Sibony, Le racisme ou la haine identitaire, Editions Bourgois, 1997.

Article publié dans le numéro 693 de « Royaliste » – 1997