Invitée à nos Mercredis parisiens le 14 novembre 2012, Anne Lauvergeon a présenté son livre de réflexions et de souvenirs (1), évoquant brièvement son rôle à l’Elysée auprès de François Mitterrand avant de revenir plus longuement sur ses responsabilités à la tête d’Areva. Cette expérience de premier ordre lui permet de mener une réflexion sur l’Etat-stratège qui a donné lieu à une discussion animée.

Anne Lauvergeon nous apporte un témoignage lucide et d’une rare franchise sur le jeu des puissances industrielles et financières et sur quelques uns des principaux personnages qui organisent ou feignent d’organiser des événements qui les dépassent. Terribles portraits de Nicolas Sarkozy, de Claude Guéant, d’Henri Proglio. Terrible description de l’incapacité des autorités japonaises, face à l’accident nucléaire de Fukushima… Je voudrais citer et insister mais les solutions urgentes à apporter à la crise systémique me conduisent à reprendre sans traîner la conclusion d’Anne Lauvergeon – celle d’une femme qui a acquit, à l’Elysée puis à la présidence d’Areva, une connaissance exceptionnelle de l’industrie française et des stratégies des grandes firmes étrangères.

Il y a, bien entendu, accord sur le constat et sur la conviction fondamentale: « Nous n’avons pas eu ces dernières années d’ébauche de politique industrielle […] Je suis intimement convaincue que sans avenir industriel nous n’avons pas d’avenir du tout ». Les raisons de cette carence sont connues mais il est bon qu’Anne Lauvergeon les rappellent : voici vingt ans, la mise à la mode du secteur des services selon la perspective d’une société postindustrielle dans laquelle l’Occident, toujours génial, serait le concepteur de produits fabriqués par les coolies obtus des pays dits émergents ; s’y ajoutèrent un certain écologisme qui regardait les usines comme des centres polluants et surtout la grande vogue libérale qui commandait de laisser faire les entreprises sur un marché rendu efficient grâce au principe de concurrence édicté par Bruxelles. Résultat : plus aucun grand projet industriel européen n’est lancé et le bilan du sarkozysme en la matière est « mince comme une feuille d’argent ».

En comparaison, Anne Lauvergeon rappelle que « six grands programmes industriels sont lancés à partir des années 1960-1970, à savoir le spatial, les télécoms, le TGV, le nucléaire, l’aéronautique et le plan calcul. Cinq d’entre eux sont des succès évidents qui ont permis la constitution et le développement de grandes entreprises françaises : France Télécom, Alcatel, EADS, Alstom. Des centaines de milliers d’emplois ont été créés. La contribution au commerce extérieur français reste essentielle. Le seul raté reste le plan calcul». Il y avait alors une volonté politique, nous dit Anne Lauvergeon, et c’est cette volonté qu’il nous faut retrouver en recréant un Etat stratège qui devra veiller à la régulation des marchés financiers et à l’orientation pour le long terme des entreprises qui ont des missions de service public. Toutes ces observations sont pertinentes mais le champ de propositions est excessivement restreint et de plus obscurci par des propos ambigus.

Notre adhésion est sans détour lorsqu’Anne Lauvergeon parle la langue de l’Etat, promoteur de l’intérêt général qui peut seul organiser les activités décisives en fonction de prévisions raisonnées. Pourquoi ne pas dire clairement que l’Etat-stratège est un Etat qui dirige car on n’imagine pas un stratège qui n’exercerait pas les tâches du commandement sur le champ de bataille. Conséquence d’un choix démocratique, la volonté politique est essentielle mais il lui faut s’appuyer sur une administration centrale mobilisée pour assurer la constante impulsion étatique.

Le problème, c’est qu’Anne Lauvergeon nous tient dans le même chapitre le langage du patronat. Or le CNPF puis le Medef ont lutté contre l’idée même d’une politique industrielle et la stratégie patronale consiste à maximiser les profits des grandes firmes par réduction de la protection sociale, allègement des « charges » et dégrèvements fiscaux. Comment Anne Lauvergeon peut-elle reprendre les mots d’ordre déflationnistes qui paralysent progressivement l’activité économique ? Comment l’Etat-stratège peut-il mobiliser la collectivité nationale si une organisation de lutte de classes s’emploie à pressurer les salariés de toutes les manières possibles sous prétexte de réduire les coûts ? Il faudra, comme après la guerre, tenir en laisse les organisations patronales – j’ai encore connu dans les années quatre-vingt un François Périgot (2) parfaitement soumis – pour que l’activité des entreprises se déploie dans un souci de justice sociale.

J’en viens à l’évocation des grandes réussites industrielles de notre pays. C’est exaltant mais il n’y a là aucune source d’inspiration concrète pour notre époque ! Pourquoi ? Parce que les programmes évoqués se déroulent dans le cadre d’une politique économique nationale et de relations économiques extérieures sur lesquelles Anne Lauvergeon fait résolument l’impasse ! Loin d’approuver l’idéalisation des Trente glorieuses, j’ai repris les ouvrages (3) que nous apprenions par cœur à l’Institut d’Etudes Politiques dans les années 1964-1968 pour en dégager quelques points majeurs :

1/ L’Etat fixe la valeur externe de la monnaie nationale par le Fonds de Stabilisation des Changes qui a procédé à plusieurs réajustement de parité à partir de 1946, notamment la dévaluation de 17,50% en décembre 1958.

2/ Les mouvements de capitaux en provenance de l’étranger sont étroitement contrôlés : la France bénéficie d’un régime de contrôle des changes qui garantit la sincérité des exportations de capitaux et qui empêche les importations déstabilisantes. Ceci dans un système international de taux de change fixes mais ajustables.

3/ L’activité économique de la nation est inscrite dans une planification souple préparée par le Commissariat général du Plan et arrêtée par le gouvernement puis présentée sous forme de projet de loi au Parlement : objectif de croissance, choix des investissements, exportations, améliorations des circuits de financements, politique des revenus… ne contredisent en rien l’activité des entrepreneurs privés qui sont au contraire aidés dans leurs propres anticipations.

4/ La politique économique du gouvernement est puissamment relayée par un vaste secteur public et nationalisé qui contribue de manière cohérente à l’aménagement du territoire, à la modernisation des équipements et au développement du pays : Air France, la SNCF, le Commissariat à l’énergie atomique comptent parmi nos réalisations les nécessaires et les plus populaires.

5/ La Banque de France et les banques nationalisées permettent une politique du crédit qui concerne son volume, ses taux et ses orientations – par exemple le financement du logement, les subventions aux exportations, le crédit à la consommation.

6/ La construction européenne s’effectue selon le traité de Rome qui prévoit la mise en place d’un Tarif Extérieur Commun, résultat de l’harmonisation progressive des tarifs douaniers nationaux. Cela signifie que le protectionnisme est, dans les années soixante, une politique tenue pour nécessaire.

Nostalgie d’une époque révolue et de méthodes désuètes ? En ce cas, pourquoi les autorités russes s’intéressent-elles au modèle économique et financier français des années soixante, alors que nous avons changé de siècle ? Est-il par ailleurs absurde d’établir un lien étroit entre les moyens alors employés par l’Etat et les résultats qu’on célèbre aujourd’hui comme particulièrement glorieux ? Je regrette que ces questions ne soient pas posées par Anne Lauvergeon qui continue à refuser les évidences lorsqu’elle évoque les grandes puissances étrangères. Plutôt que de décider dans l’ignorance ou selon l’intérêt de tel groupe, nous dit-elle, « ne vaut-il pas mieux essayer d’appréhender la stratégie des Chinois, la méthode des Japonais, la force des Américains, le jeu de pouvoirs des Russes ? ».

Ces nations sont très différentes, voire opposées quant à leur régime politique. Elles ont au moins deux caractéristiques communes :

-l’Etat dispose de toute la liberté d’action nécessaire dans l’ordre économique et choisit librement ce qu’il entend négocier ;

-l’Etat peut agir sur la valeur de sa monnaie et changer en quelques heures les règles du jeu commercial.

Nul n’ignore que la politique monétaire chinoise est fortement protectionniste ; nul n’ignore que si le gouvernement américain décide de faire baisser le cours du dollar, tous les sacrifices qu’on impose en zone euro au nom de la compétitivité par les coûts seront réduits à néant. C’est se bercer d’illusions que de réclamer avec Anne Lauvergeon « des Etats forts, capables de négocier et de s’entendre au niveau européen et international, par exemple dans le cadre d’un G8 élargi aux grands pays émergents ». En période de grande crise, les Etats font plus que jamais la politique de leurs intérêts. Quant à « l’Etat fort », il faudrait savoir de quoi l’on parle. Il n’y a pas d’Etat européen et il n’y aura pas d’Etat fédéral dans une Union européenne en voie de décomposition. Quant à la France, elle ne sera pas un « Etat fort » si elle ne prend pas les moyens nécessaires à la protection de ses activités économiques et la mise en cohérence de ses moyens d’action par reconquête de la souveraineté monétaire, par nationalisation des banques et des secteurs-clés de l’industrie.

Ce programme de reconstruction, nul ne veut en entendre parler dans les milieux dirigeants français : le gouvernement socialiste, son opposition de droite, le Medef, les banques… L’oligarchie laisse se développer la logique ultralibérale, si profitable à ces quelques-uns qui pensent que la violence sociale ne les atteindra pas. Puisqu’Anne Lauvergeon refuse les complaisances et les lâchetés, que propose-t-elle donc en réponse à mes observations ?

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(1)Anne Lauvergeon, La femme qui résiste, Plon, 2012.

(2)Président du Centre national du patronat français de 1986 à 1994.

(3)Notamment : André de Lattre, La France, Collection « politiques économiques », Sirey, 1966.

Article publié dans le numéro 1024 de « Royaliste » – décembre 2012