UNE ÉTRANGE DÉNÉGATION

Nous faisons souvent notre miel des analyses économiques que Paul Fabra publie dans Les Echos. Mais sa critique de la Constitution de la Vème République (1) provoque l’étonnement.

En résumé, Paul Fabra estime à juste titre que « la France a besoin d’action » mais qu’elle est paralysée par le mauvais fonctionnement de la démocratie : nous sommes soumis à un « pouvoir personnel » qui fonctionne sur le mode clanique. Certes ! Mais au lieu de déplorer cette évidente dérive oligarchique, notre éminent confrère récuse la Constitution dans ce qu’elle a de spécifiquement gaullien et de résolument monarchique.

Emporté par sa passion, il ose même « constater une indéniable similitude de structure entre la Ve République et la Constitution de Vichy » tout en prenant la précaution de noter « qu’un monde sépare un régime fondé sur l’élection au suffrage universel d’un autre qui le rejette ». C’est dire que la comparaison entre un Etat de droit fondé sur un consentement populaire explicite et un pouvoir de fait, manifestement dictatorial, est dépourvue de toute pertinence.

Au lieu de constater que le caractère monolithique du pouvoir chiraquien tient à la complète victoire du parti du président aux dernières élections législatives, Paul Fabra dénonce le choix monarchique effectué par le général de Gaulle en 1958. Dénonciation banale, accompagnée d’un regret des régimes d’assemblées qui est curieusement énoncé. Il est en effet contradictoire d’appeler à l’action politique et de vanter la IIIè et la IVe République dont on reconnaît « l’instabilité congénitale » -cette instabilité entraînant la paralysie d’un pouvoir exécutif caractérisé par la discontinuité et l’indécision. Et n’oublions pas que le pouvoir des bureaux, que déplore aujourd’hui Paul Fabra, compensait en partie la faiblesse des gouvernements qui se succédaient…

Cette an-archie tempérée par la bureaucratie n’effacerait pas « l’insigne mérite » du parlementarisme tel que l’imagine notre excellent confrère : selon lui « on doit à la IIIè République d’avoir permis à la France de trouver un modèle non monarchique pleinement légitime ».

C’est ainsi qu’on sacrifie l’efficacité politique ardemment souhaitée à la vieille idéologie républicaniste, étrangère au libéralisme politique et fort rebelle à l’exigence démocratique – donc d’une légitimité plus que douteuse ! On sait que le caractère « non monarchique » d’une institution peut conduire à la dictature de salut public et au tragiques errements du régime d’Assemblée – la Chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

Les contradictions du républicanisme nous rappellent que la République n’est pas un régime mais l’idéal de la raison politique. Nous partageons cet idéal avec Paul Fabra et nous sommes comme lui de fervents défenseurs du parlementarisme. Il est vrai que « dans toutes les démocraties parlementaires européennes (…) l’homme ou la femme qui a conduit son parti à la victoire électorale devient chef de gouvernement » et nous déplorons la personnalisation excessive du pouvoir dans notre pays.

Mais la dénégation de la monarchie conduit Paul Fabra à une étrange conclusion : « Pour aborder le XXIe siècle, il est temps que le peuple français adopte à son tour un régime parlementaire pleinement adulte, à l’instar de celui dont jouissent Britanniques, Allemands, Espagnols, Hollandais et bien d’autres peuples encore ».

Quels peuples ? Les Belges, Danois, Suédois et autres Norvégiens ? A l’exception de l’Allemagne et de la Finlande, ce « régime parlementaire pleinement adulte » est couronné par… des monarchies royales ! Or les peuples évoqués par Paul Fabra savent fort bien que les rois, qui laissent les premiers ministres gouverner, remplissent une fonction symbolique qui fait défaut en France et assurent par leur arbitrage discret le fonctionnement du parlementarisme.

L’étrange cécité dont fait preuve Paul Fabra est très répandue chez les intellectuels qui dissertent sur l’Europe et chez des constitutionnalistes en vue. Humblement, nous les appelons à reconnaître la réalité de l’institution monarchique et de la fonction royale, hors de laquelle la question politique et l’identité européenne ne sauraient être sérieusement envisagées.

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(1) « Le triste règne du pouvoir personnel », Les Echos du 20 février.

Editorial du numéro 833 de « Royaliste » – 2004