Sous forme d’ouvrages, d’articles et de manifestes, les critiques de l’ultralibéralisme se multiplient et Paul Jorion figure à juste titre parmi les auteurs les plus écoutés. Il a annoncé la crise financière, il explique son déroulement et propose un ensemble de solutions qui procèdent d’un système de pensée fortement étayé. Anthropologue ayant travaillé sur la formation des prix, familier des économistes classiques, Paul Jorion manie avec une dextérité impressionnante les mathématiques et l’informatique. Il a fait son terrain chez les pêcheurs bretons et africains et a travaillé aux Etats-Unis dans le secteur du crédit hypothécaire au logement. Chargé de concevoir les modèles de gestion du risque, il a vu venir la crise des subprime car il savait que ces modèles très complexes ne correspondaient plus à la réalité qu’ils étaient censés représenter. Cette inadéquation était connue mais comme tout le monde utilisait les mêmes modèles, on ne les changeait pas puisque tous les concurrents avaient accès à la même information : le critère, ce n’était pas la pertinence du modèle mais le principe de concurrence non faussée !

L’erreur initiale fut idéologique : c’est donc l’idéologie qu’il faut incriminer. D’où ce nouveau livre, consacré à la critique de la pensée économique classique (1) sur laquelle fut construit l’édifice financier qui s’est effondré en 2007-2008. Avec une science certaine, Paul Jorion dissèque les grandes erreurs théoriques qui ont provoqué la catastrophe dans laquelle nous sommes plongés. Les adeptes de l’individualisme méthodologique affirmaient que le comportement collectif n’est qu’une simple addition de comportements individuels, sans jamais voir les phénomènes mimétiques qui accélèrent les mouvements spéculatifs jusqu’à la panique. Les mêmes assuraient que la rationalité des agents économiques assurait un fonctionnement parfait du système : chacun visant son intérêtpersonnel, l’intérêt général était spontanément réalisé. Or Goldman Sachs a montré qu’en période de crise on pouvait parier sur l’effondrement du système. Fidèle disciple d’Adam Smith, Alan Greenspan eut l’immense tort d’appliquer la théorie de la « main invisible » à des marchés qui étaient incapables de se réguler.

Face à une crise systémique dont l’hypothèse était exclue par les gourous du Marché, les dirigeants occidentaux se sont montrés aussi incapables de réparer le système que de le transformer. D’où la nécessité de propositions novatrices, authentiquement révolutionnaires, que Paul Jorion expose en se fondant sur la philia aristotélicienne – sur l’amicale coopération des membres de la cité – et en énumérant plusieurs propositions salutaires : priorité aux salaires sur la distribution de crédit, interdiction de la spéculation, suppression des paradis fiscaux…Je renvoie au livre pour la présentation complète de ce programme afin de formuler quelques observations qui portent sur la philosophie général du livre et sur l’analyse de la crise.

Je ne peux rien dire ici de la cosmologie de Paul Jorion mais, quant à l’histoire de la philosophie, il me paraît étrange de présenter la philosophie grecque comme « l’un des courants de la pensée athée » alors que la théologie d’Aristote, pour ne citer que lui, nous est bien connue (2). Ecouter Aristote, qui est source de réflexion pour Paul Jorion, c’est se méfier des comparaisons entre les différentes espèces vivantes. L’homme est un être vivant, parmi tant d’autres, mais c’est un animal unique qui porte en lui le logos – la raison et le langage – qui lui permet de communiquer avec d’autres hommes dans la polis. Ce qui implique d’être changé par les autres et de pouvoir les changer par la parole, de commander aux autres et d’être commandé par eux. Je rappelle ces caractéristiques bien connues parce qu’il me semble tout de même trop simple de dire que l’espèce humaine est « colonisatrice », qu’elle « envahit son environnement sans se préoccuper de la manière dont elle l’exploitera et se conduit de ce point de vue à l’instar de tout mammifère privé d’une représentation globale des effets de son propre comportement ». D’où, à la fin du livre, l’idée selon laquelle il nous faudrait passer de l’agressivité, qui a assuré la survie de l’espèce humaine dans la première partie de son histoire, à la solidarité qui lui permettra de survivre dans la seconde partie…

Pourtant, il y a chez Platon une pensée de la limite, la Cité grecque s’est donnée une définition géographique et l’une des caractéristiques de la Nation, c’est qu’elle ne vise pas à l’agrandissement infini de son territoire. Quant à la préoccupation de l’environnement – la terre, les animaux – elle est exprimée et très précisément réglée dès les premiers temps de notre civilisation dans l’économie chabbatique (3) qui prescrit le repos à dates régulières pour l’homme, pour les animaux et pour la terre et qui interdit les activités prédatrices : l’usure, qui est le contraire du don, la concurrence qui vise la destruction d’autrui et tout ce qui détruit l’alliance avec la nature par laquelle l’homme prolonge l’œuvre créatrice.

Je n’oublie pas la violence. Au contraire, je m’étonne que Paul Jorion néglige la cause première de la crise actuelle : le libre échange, autrement dit la concurrence sur le marché mondialisé, qui a provoqué les baisses de salaires compensées par la distribution massive de crédits. Dès lors, comment ne pas envisager des mesures de protection pour les nations aujourd’hui ravagées par des puissances ouvertement agressives et qui utilisent sans vergogne leur atout monétaire en même temps qu’un prolétariat sous-payé ? C’est poser la question de la politique commerciale, de la politique monétaire, de la politique industrielle et plus largement d’une économie qui retrouverait sa dimension politique.

Hélas, la question politique n’apparaît que dans l’épilogue du livre, à propos de l’espoir qu’a fait naître le parti grec Syriza au printemps dernier – sans d’ailleurs que la question de la sortie de l’euro soit envisagée par Paul Jorion. Dommage, mais sa réflexion n’est certainement pas achevée.

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(1)Paul Jorion, Misère de la pensée économique, Fayard, 2012.

(2)Cf. Rémi Brague, Aristote et la question du monde, PUF, 1988.

(3)Cf. Raphaël Draï, L’économie chabbatique, Fayard, 1998 et mon article dans le n° 725 de « Royaliste ».

Article publié dans le numéro 1025 de « Royaliste » – 2012