Début décembre, « Le Nouvel observateur » a lancé un débat passionnant (1) que les révolutions en Europe du centre et de l’Est ont fait passer au second plan. Son objet ? La distinction, voire l’opposition, entre la République et la démocratie que Régis Debray a voulu établir dans sa remarquable introduction. Les participants ? Jacques Julliard, Alain Touraine sur un mode mineur, et Blandine Barret-Kriegel. L’enjeu et les soucis communs ? Les valeurs de la nation française.

Il serait facile de saisir cette occasion pour reprendre et prolonger la polémique amicale que nous avons eue l’année dernière avec Régis Debray. Mais les questions qu’il pose méritent mieux que cela : une réflexion approfondie sur des thèmes qui font aussi matière à débat entre royalistes. Car ce débat n’est pas seulement intéressant pour nous. Il nous touche, comme les réactions des rédacteurs et des lecteurs de notre journal l’ont montré lors de l’affaire du foulard. Mais de quelle manière ?

Il est aujourd’hui établi que les royalistes sont démocrates et que la monarchie est en Europe l’une des garanties possibles, la plus solide à nos yeux, de la démocratie. Mais des royalistes peuvent-ils se dire raisonnablement républicains ? A première vue, ce serait le paradoxe suprême, le commencement de la fin. Pourtant, voici quelques années, c’est sans ironie aucune que nous avions titré qu’il fallait sauver la République, et personne ne nous avait accusés de reniement.

Enjeux

En effet : au-delà du paradoxe apparent, ou de la provocation facile, j’avais montré que le débat sur la République avait changé de nature depuis le début de la 5ème République. Depuis la Révolution, royalistes et républicains s’opposaient sur les institutions – les premiers en soulignant (avec plus ou moins de bonheur) la nécessité d’un Etat arbitral, les seconds en refusant au pouvoir politique le principe et les moyens de son autonomie. Grâce à l’action conjuguée du comte de Paris et du général de Gaulle, ce débat institutionnel se trouve aujourd’hui dépassé dans une large mesure : la tradition royaliste s’est démocratisée et la tradition républicaine a accepté la monarchie élective de la 5ème République. Il reste, selon nous, à couronner par la royauté cette synthèse encore fragile. Tel est le projet qui rassemble les royalistes, telle est la question qu’ils entendent poser aux citoyens.

Le débat provoqué par l’article de Régis Debray est d’une autre nature et concerne d’autres enjeux. Il ne s’agit pas des institutions de la République, qui peuvent prendre la forme monarchique et s’incarner dans une famille royale représentant le bien commun, mais de la philosophie et de la morale républicaines ou, en d’autres termes, des valeurs de la société et de la vertu de l’Etat.

Le républicain est muet sur la question des institutions ou se contente de dire ce qu’il ne veut pas, mais il est prolixe sur les valeurs qui l’habitent et que célèbre Régis Debray : la laïcité de l’Etat et de l’école, l’unité de la nation conçue comme le corps des citoyens associés et égaux devant la loi, l’universalisme mais aussi l’armée de conscription qui institue l’égalité devant la mort, la prééminence de l’Etat sur les intérêts privés, donc l’hostilité au règne de l’argent. La démocratie, au contraire, serait soumission de l’Etat à la société, dilution du corps social dans les différences sociales et ethniques, affairisme et individualisme. Il faut lire cet article médité, incisif, parfois injuste à mes yeux, que je regrette de devoir résumer à si gros traits.

Fonder la République

A l’idée républicaine fidèlement exprimée par Régis Debray, Jacques Julliard oppose les réalités d’une 3ème République qui vécut loin de ses propres principes : dureté du colonialisme, bassesse des luttes électorales, corruption et conservatisme social… Somme toute, la vertu républicaine serait une « mystification », alors que la démocratie offrirait la chance et le risque de l’émancipation des communautés et des personnes lassées de l’hégémonie de la classe politique.

Introuvable pour Jacques Julliard, la République reste incertaine aux yeux de Blandine-Kriegel. La citoyenneté qu’elle institue est en effet partielle et inégalitaire : c’est la volonté des adultes masculins, l’élitisme des propriétaires puis des universitaires en attendant celui des technocrates qui ignorent les écrivains et les penseurs. C’est aussi la dérive bonapartiste toujours latente, parfois effective, que la République engendre. Sous l’idéal républicain, transparaît le plus mauvais côté de la société d’Ancien régime, qui a conduit la monarchie à sa perte : l’aristocratisme, et cette « cascade de mépris » dont nous ne sommes pas délivrés.

Sans entrer dans le débat – il faudrait plusieurs articles ou un livre – je voudrais tenter de le situer :

-   Il ne s’agit pas d’une joute entre intellectuels faite pour notre divertissement, ni d’un débat monté de toutes pièces. Les questions posées engagent notre avenir, et cela de manière très concrète.

-   Ces questions, et les vifs débats qu’elles entraînent, ne conduisent pas nécessairement à la constitution d’un « parti » démocrate et d’un « parti » républicain entre lesquels nous serions appelés à choisir et qui s’excluraient l’un l’autre.

-  La thèse de Régis Debray et les critiques qu’il a reçues permettent une élucidation qui était nécessaire. A travers celle-ci, s’affirme un souci commun : fonder la chose publique, constituer ou reconstituer un espace public autonome – non asservi à l’administration et à l’argent -, inventer ou retrouver une citoyenneté, faire en sorte que la question de l’identité nationale ne soit pas abandonnée aux démagogues, et pour cela recréer dans la société française – partis politiques inclus – les conditions d’un grand débat de philosophie politique.

-   Ce projet, qui est implicitement affirmé dans les colonnes du « Nouvel observateur », est une excellente nouvelle – et pas seulement sur ce qu’on appelle le « plan théorique ». Il implique, pour l’Etat et la société, une révolution nécessaire.

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(1)    Cf. les numéros 1308, 1309 et 1313.

Article publié dans le numéro 530 de « Royaliste » – 1990.