Professeur émérite des Universités, Blandine Kriegel compose une œuvre majeure, décisive à nos yeux dans le domaine conjoint de la philosophie politique et de l’histoire du droit public. Après avoir expliqué le rôle des érudits et des légistes de la monarchie à l’âge classique, elle s’est consacrée à l’établissement d’une généalogie de la République qu’elle vient de compléter par une passionnante étude sur la naissance de l’Etat moderne.

Les réactionnaires et les révolutionnaristes sont au moins d’accord sur un point : c’est la Révolution française qui engendre la République abhorrée ou glorifiée. Le monarchisme sera donc antirépublicain et les maurrassiens prétendront avoir fait la synthèse de la Contre-révolution pour assurer le retour de la « monarchie traditionnelle ». Leurs adversaires se poseront en vertueux défenseurs d’une République qui a abattu les tyrans… L’effacement de l’Action française limite aujourd’hui la polémique à des cercles restreints mais l’idée d’une opposition irréductible entre la République et la monarchie flotte encore dans les airs. Elle finira bien par disparaître comme tant d’autres préjugés car, voici trente ans, Blandine Kriegel a dynamité les positions tenues par les deux groupes ennemis – d’abord dans sa thèse sur les historiens et la monarchie (1) puis dans bien d’autres ouvrages qui lui ont permis de refaire la généalogie de la République (2). C’est ce travail qu’elle poursuit dans l’ouvrage consacré à la naissance du Prince moderne (3) lors de l’insurrection des Pays-Bas contre l’impérialisme espagnol. Il y a, dans l’histoire de la République, un « moment hollandais » qui relie la pensée aristotélicienne du Politique à la doctrine moderne et contemporaine de l’Etat républicain aujourd’hui attaqué de toutes parts.

Avant de partir à la découverte, retour au fondateur. C’est Aristote qui établit l’opposition fondamentale entre deux régimes que nous connaissons toujours : la République vise l’intérêt général et l’autorité s’y exerce par la loi sur des hommes libres et égaux ; le Despotisme vise l’intérêt privé et l’autorité s’y exerce par la violence sur des individus soumis. La question du gouvernement – monarchique, aristocratique, démocratique – est d’un autre ordre. Il y a bien une politéia, une respublica antique, mais le droit de l’Etat, les droits de l’homme et le droit du peuple y sont inconnus. Il y a aussi une république chrétienne qui se réfère directement à Aristote tel que le reprend la théologie médiévale mais, selon Blandine Kriegel, ce n’est pas encore la république moderne – même si l’idée républicaine s’enrichit et s’affine au Moyen Age. La question, toujours disputée, mérite nuances et précisions. Elle ouvre sur une distinction majeure entre deux types de république :

La république de cité dispose de sa propre administration, de sa propre justice, c’est le peuple qui décide en dernier ressort mais elle est fragile face à l’empire. Aussi fait-elle appel au prince amoral ou au podestat extérieur à la cité, qui sont tous deux voués à la guerre.

La république d’Etat s’institue au 16ème siècle, à l’opposé de la pensée de Machiavel. Cette république moderne est de gouvernement monarchique mais pas encore démocratique – les deux formes de gouvernement pouvant se composer car que nous savons depuis Aristote et surtout Polybe que le gouvernement est un mixte. Mais où et comment s’engendre-t-elle ? A la fois dans la pensée politique et dans la guerre impitoyable qui oppose les républicains et les impériaux, Guillaume d’Orange et Philippe II d’Espagne. Cependant, l’enjeu de la guerre, pour les républicains, ce n’est pas le triomphe du condottiere mais la paix pour le peuple libre vivant sous la loi d’une institution légitimée.

Ainsi, la République moderne ne naît ni en Amérique du Nord, ni dans la France révolutionnaire mais aux Pays-Bas. Blandine Kriegel nous y entraîne, ravive notre mémoire, comble nos ignorances avec une allégresse communicative. Voici les humanistes (Erasme), les peintres flamands… et la Réforme venue d’Allemagne qui se développe rapidement par qu’elle conforte l’exigence de liberté : « un pays qui désire farouchement conserver sa liberté traditionnelle contre une puissance éloignée comme la Papauté ou étrangère comme l’Espagne, un pays à la recherche constante de son indépendance, ne peut que trouver un appui dans les idées de la Réforme ». Les Pays-Bas trouvent un admirable défenseur en la personne de Guillaume de Nassau, prince d’Orange, qui porte en lui l’esprit humaniste et la foi protestante. Dans quelle conjoncture ?

En 1560, les Pays-Bas sous domination espagnole sont encore majoritairement catholiques et vivent paisiblement la coexistence religieuse. Mais Charles-Quint décide de persécuter les protestants et se heurte à l’opposition croissante d’une population qui refuse l’Empire et l’Inquisition qui a été établie en 1535. Avec Philippe II, c’est pire : son refus de tout compromis aboutit à l’insurrection de 1566 et, l’année suivante, le duc d’Albe entreprend de soumettre le pays avec une cruauté inouïe. S’ensuit une longue guerre de résistance de tout un peuple mené par son prince et qui aboutira au rappel du duc d’Albe en 1576.

La guerre est loin d’être terminée mais les opérations militaires ont moins d’importance que le conflit politique, qui a une dimension européenne et une portée immense. Par sa diplomatie, la France est partie prenante. Guillaume d’Orange veut l’alliance française, qui se concrétise en 1582 par l’arrivée, longuement préparée, de François duc d’Anjou. C’est un échec car le prince français, nommé gouverneur des provinces du Nord, ne se tient pas dans la limite des pouvoirs attribués par les Etats-Généraux, qui décident après son départ de nommer Guillaume gouverneur général des Provinces-Unies. L’empereur espagnol fera assassiner le Stathouder le 10 juillet 1584 mais l’abominable Philippe II a perdu la partie : les Provinces Unies, qui ont tenu grâce à l’appui de la nation française et qui reçoivent l’aide militaire de l’Angleterre, finiront par être définitivement libérées des impériaux. Nous sommes là devant un épisode très significatif de la lutte des nations contre les empires, dans laquelle les enjeux politiques l’emportent toujours sur les affinités religieuses : le roi de France catholique, allié aux Ottomans, soutient contre l’Espagne catholique le prince protestant qui tenta d’obtenir l’aide de la Sublime Porte…

Dans cette confrontation européenne, d’éminents Français jouent un rôle déterminant. La pensée républicaine, nous dit Blandine Kriegel, « naît de la rencontre de deux guerres : la guerre civile française et le massacre de la Saint-Barthélemy, d’une part, la guerre hollandaise et le martyre des Flandres, de l’autre ». Aux Pays-Bas comme ailleurs, l’insurrection populaire ne suffit pas : il faut que soit institué un pouvoir légitime afin que les révoltés puissent fonder politiquement leur exigence de liberté. Cette légitimation ne procède pas de la joyeuse spontanéité des masses – autre illusion – mais de l’effort conjoint des représentants du peuple, du prince désigné et des théoriciens de la légitimité. Après 1576, cette représentation est assurée aux Pays-Bas par les Etats-Généraux qui légifèrent, lèvent les impôts, financent l’armée et désignent le Prince selon un pacte qui associe les deux pouvoirs. Le génie de Guillaume d’Orange, c’est d’avoir compris qu’il devait être au service de son peuple, dans le respect de sa liberté. Nous lui devons, écrit Blandine Kriegel, « une république d’Etat qui ne naufrage pas les acquis démocratiques des républiques de cité, tout en utilisant la force de propulsion d’une respublica christiana renouvelée ».

Dans cette admirable dialectique, notre parti des politiques est à l’œuvre. Il est formé par les catholiques et les protestants qui veulent sortir des guerres de religion par la restauration de l’autorité de l’Etat garant de la paix dans le royaume. Beaucoup de protestants parmi ces « politiques » parce que l’élite française est très majoritairement acquise à la Réforme. Blandine Kriegel évoque Michel de l’Hospital, l’évêque Jean de Montluc, les historiens Etienne Pasquier et Pierre Pithou, puis nous présente les hommes qui viennent soutenir Guillaume d’Orange et préparer l’alliance des nations européennes contre l’Espagne : Jean Bodin, Hubert Langlet, Philippe Duplessis-Mornay, François Hotman, François de La Noue, Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde. A part le premier cité, leurs œuvres sont aussi méconnues que déterminantes. Toutes inspirent la pensée politique de Guillaume d’Orange et la Déclaration des Etats-Généraux des Provinces-Unies promulguée le 26 juillet 1581, qui précède et annonce de très loin les déclarations américaine de 1771 et française de 1789.

D’une lecture approfondie de l’œuvre des juristes français, Blandine Kriegel dégage les idées fondatrices de la république moderne. Dans le rejet commun du droit romain, langue juridique de l’Europe impériale, « la sacralisation de la loi remplace désormais la sacralité du roi et anéantit la divinisation de la puissance ». L’Alliance biblique de Dieu et du peuple inspire la conception du pacte politique entre le peuple et le pouvoir. L’idée de l’Etat républicain implique que le pouvoir ne soit plus un patrimoine et que le Prince ne soit plus un seigneur impérial mais un magistrat – certes le premier – qui exerce ses attributions face à une résistance légitime et au risque de l’insurrection populaire. Les idées républicaines inspireront le Grand dessein d’Henri IV et Sully (4), qui reste d’une pleine actualité…

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(1)Cf. Les historiens et la monarchie, PUF, 1988. 4 volumes présentés dans « Royaliste », n° 504, 8-21 décembre 1988 et 509, 20 février-5 mars 1988.

(2)Blandine Kriegel, Philosophie de la République, Plon, 1998. Cf. « Royaliste » n° …

(3)Blandine Kriegel, La République et le Prince moderne, PUF, 2011.

(4)Cf. sur mon blog l’évocation du Grand dessein d’Henri IV et Sully et du projet actuel de république européenne.

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Article publié dans le numéro 1009 de « Royaliste » – 2012