Lors du cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration, Jean Joly était venu me voir à Paris. Il m’avait parlé de mon père et de sa rencontre avec lui à Mauthausen. Nous avions noué des relations amicales… Je devais lui rendre visite à La Réunion. Je me préparais à ce voyage quand j’ai appris sa mort. Il faisait partie de l’immense cohorte des Résistants et Déportés qui ont gardé le silence – sauf pour quelques proches. N’oublions pas Jean Joly.

Portrait de Jean Joly paru dans le Quotidien le 13 juin

JEAN JOLY

RÉSISTANT ET DÉPORTÉ

Au coeur du Combat

Natif de Saint-Denis, mais étudiant en métropole au début de la guerre, Jean Joly s’engage dans la Résistance, où il participe aux corps francs du mouvement Combat. Le 7 avril 1943, il est capturé par la Gestapo et déporté à Mauthausen. Survivant de l’horreur, il est libéré le 5 mai 1945. Il pèse 37 kilos pour 1 mètre 86.

 

«Où est le juif ?», beugle un SS, en guise de bienvenue aux prisonniers. «Je sais qu’il y a un juif parmi vous! Ça m’embêterait de taper les autres». Nous sommes le 7 septembre 1943, Adolf Hitler a imposé son ordre à l’Europe continentale. Derrière le soudard, un bassin d’eau qui sert en cas de bombardement pour éteindre les incendies du camp de transit de Neue Breme. Le juif, tout le monde sait qui il est et le nazi aussi. Comme personne ne parle, il le cravache, puis l’oblige à porter un madrier sous les coups autour du bassin : «Tu as tué le Christ!» Jean Joly est contraint de regarder, il sait qu’il ira vers le pire.

C’est le premier souvenir qu’il a voulu transmettre. Jacques Delpech, président de l’association des professeurs d’Histoire de La Réunion, s’en souvient encore avec émotion. Pour l’ancien déporté. Il fallait insister sur la déportation. Le pire jamais commis par l’Homme.

L’ancien résistant parlera peu de ses faits d’armes, il y avait beaucoup à dire sur la déportation. En juin 1940, il est étudiant en droit à Paris. Il a 20 ans et aurait dû être mobilisé un an plus tard. Après plusieurs semaines de combats et une percée jamais refermée à Sedan, les Allemands approchent de Paris. Pour Jean, c’est l’exode et déjà une idée : franchir les Pyrénées pour gagner Londres, sans succès.

A Toulouse, il veut agir ; il note les avions qui décollent de l’aéroport sans savoir si le renseignement parvient à Londres. Sa motivation? Il l’explique avec une pointe d’humour et beaucoup de pudeur à des élèves en 2001-2002 : «Je ne supportais pas que les femmes françaises soient livrées aux Allemands. Il y avait aussi l’amour de la Patrie, un sentiment très important pour nous qui a l’air de disparaître». Il ajoutait l’esprit d’aventure.

Exit Toulouse, direction Marseille. En 1941, dans un tram, «un imbécile» s’en prend à un jeune Indochinois. Jean Joly le fait taire. A la même époque, sur la Cannebière, il ne peut défendre un juif malmené par des partisans du collaborateur Doriot. Il le regrette. Son combat, c’est aussi la lutte contre la dictature et le racisme.

«Le monde est beau, l’homme est fou»

Au mois de mai 1942, il retrouve son copain de lycée, Teddy Piat. Ce franco-mauricien, ancien du lycée Leconte-de-Lisle, est alors convalescent après une grave appendicite. Il lui raconte son engagement dans les corps francs de Jacques Renouvin au sein du mouvement Combat : sabotage, actions contre les collabos, les nazis… Jean Joly décide de le rejoindre.

Il devient par son intermédiaire agent de liaison de Renouvin. C’est une mission anodine en apparence, mais risquée. Il prend les contacts pour le chef, relève son courrier. De tous les soutiers de la gloire, ce sont ces agents qui, avec les radios, payent le plus lourd tribut à la répression.

Renouvin est arrêté en janvier, à cause d’une trahison. Piat et Joly gagnent Paris pour participer à son évasion. Un plan simple, via un contact, le patron doit indiquer un lieu à la Gestapo. On les attendra l’arme au poing.

Les armes, ce sont les policiers qui les braquent sur eux dans la nuit du 6 au 7 avril 1943 dans l’appartement de la rue Lyautey, où Teddy et Jean attendent de passer à l’action. La scène hantera ses cauchemars. Les résistants ont été, à leur tour, trahis par Marongin, un étudiant retourné.

On bouscule les patriotes vers la rue Lauriston, la bauge de la Gestapo française des sinistres Bony-Lafont. Là, policiers ripoux et mafieux servent les nazis. On cogne, on veut des noms. Jean Joly fait l’imbécile. Comme il est réunionnais, il n’a pas cru utile de prendre un pseudo. «Comment t’appelles-tu? Jean Joly! Tu mens!» On le prend pour l’idiot de la bande, pas intéressant. Il ne parlera pas pendant les cinq mois de son séjour à Fresnes. Le bon tour, qu’il a joué, a pris.

Les opposants au nazisme devaient disparaître dans la nuit et le brouillard. Après l’étape à Neue Bremen, Jean Joly est envoyé à Mauthausen puis dans une annexe. On lui a rasé la tête. «C’est dérangeant, racontera-t-il, on se sent diminué». Là, il vit l’horreur : le travail de forçat dans la carrière, la mort gratuite d’un copain pour le simple fait de ne pas avoir retenu son matricule en Allemand.

«Cayenne est dépassée», écrit le commandant Loustaunau Lacau qui effectue le même parcours. L’horreur, c’est la tentative désespérée d’une centaine d’officiers russes qui se jettent sur les barbelés électriques pour faire sauter les plombs et que les survivants passent. C’est enfin la marche de la mort devant l’avance soviétique, pendant l’hiver 1945. Chaussures de bois dérisoires dans la neige, on tue ceux qui traînent.

Jean Joly pèse 37 kilos lorsque les Américains libèrent Mauthausen. Il est incapable de soulever sa couverture. Sa vie tient à un fil et à son refus de manger immédiatement des barres chocolatées.

«Die Welt is schön, der man ist freuk» (le monde est beau, l’homme est fou), lui a glissé un tsigane, compagnon de déportation. Jean Joly gardera cette phrase. Il ne racontera pas à ses enfants et à ses petits-enfants toute son histoire, il ne le pouvait pas. Restent ses mots qu’il leur glissait. Ne pas s’attacher aux bien matériels qui sont souvent notre point faible et retenir que la liberté, c’est de pouvoir contempler la beauté du monde et ne jamais capituler.

Nicolas BONIN

Encadré

La libération de Berty Albrecht

Veille de Noël 1942, un jeune homme athlétique, yeux clairs, front décidé, fossette au menton, attend devant un asile d’aliénés. C’est Jean Joly, il est dans sa vingt-deuxième année.

Avec deux camarades, il a escaladé le mur et fait le guet. Quelques minutes plus tard un groupe descend : les deux hommes et une femme, la prisonnière qu’ils sont venus libérer. Ses cheveux paille parsemés de blanc, son visage autrefois rond, aujourd’hui amaigri, rappellent ses longs mois de détention arbitraire. Elle a simulé la folie pour être transférée aux Vinatiers à Bron afin de ne pas être prise par la Gestapo. C’est Berty Albrecht (1), co-fondatrice du mouvement Combat. Jean Joly vient de participer à sa libération.

Quelques mois plus tard, en préparant l’évasion de Jacques Renouvin, chef des corps francs – son patron –, il sera pris et envoyé à Mauthausen.

(1) Quelques mois plus tard, Berty Albrecht est reprise et se pend en prison pour ne pas parler.