Les démocraties représentatives sont en crise un peu partout et à des degrés divers sans que l’on puisse encore dire si nous sommes à la veille de mutations profondes ou si nous avons affaire à des soubresauts passagers. Tous les continents sont concernés et de ce fait, mesure et prudence s’imposent.

Il n’empêche. La campagne présidentielle américaine n’est pas vraiment conforme à ce qu’elle devait être. Hillary Clinton voit son investiture à la candidature démocrate à la présidentielle de novembre contestée par un candidat peu glamour de 74 ans qui se réclame ouvertement du socialisme à la suédoise et qui a le mauvais goût de récolter des dizaines de milliers de dollars de la part de gens ordinaires qui n’en peuvent plus du poids des milliardaires dans la vie politique américaine. Quant au Parti républicain, il ne sait plus comment barrer la route de l’investiture à un milliardaire vulgaire prétentieux et haineux, n’ayant à lui opposer qu’un sénateur issu du Tea Party et dont les positions en matière sociétale n’ont rien à envier à celles du précédent. Décadence d’un parti qui depuis des années fait de la surenchère antidémocrate son fond de commerce et qui récolte aujourd’hui ce qu’il a semé. Crise d’une nation aussi, en pleine mutation, où le petit blanc protestant anglo-saxon  comprend qu’il ne domine plus ce pays et où l’on considère que la création de parkings pour famille logeant dans leurs voitures ne correspond pas au rêve américain.

À l’autre bout de la planète, une petite île, Taïwan, s’est élevée contre son puissant voisin chinois en refusant un accord de commerce qui aurait à ses yeux arrimé durablement son économie à celle des capitalistes rouges de Pékin. Après l’occupation du Parlement par les étudiants en 2014, la population a envoyé à la présidence la candidate du parti « indépendantiste » et balayé le parti au pouvoir, le Kuomintang, parti des pères fondateurs qui avait perdu la guerre civile en 1949 et s’était réfugié sur l’île pour y fonder un foyer de résistance anti-communiste. Elle a donné à un tout jeune parti New Power Party (NPP) cinq députés dont Freddy Lim, le chanteur star du groupe Chthonic. Il a fait du rejet de la politique professionnelle son maître et veut renforcer la démocratie directe dans l’île et donner plus de place dans le débat politique aux questions écologiques.

En Europe enfin, la population néerlandaise ne cesse de tourmenter les dirigeants européens par des votes intempestifs. Le récent rejet lors d’un référendum d’initiative populaire de l’accord UE/Ukraine a beaucoup attristé le président de la Commission européenne mais a surtout constitué le deuxième refus des Néerlandais de la politique européenne après celui de 2005 sur le projet dit de traité constitutionnel. Certes, seuls 32 % des électeurs se sont déplacés, bien moins qu’en 2005. La portée du vote est donc toute relative. Il n’empêche. L’Union européenne ne mobilise pas les électeurs et à quelques semaines du référendum britannique, cela énerve à Bruxelles. Avec le même entêtement imbécile, plusieurs gouvernements européens ont incité le gouvernement de La Haye à ne pas tenir compte du résultat, oubliant que c’est ce genre d’attitude qui donne de l’eau au moulin de ceux qui condamnent le caractère anti-démocratique de l’Union européenne. Oubliant également qu’il n’existe pas de démocratie hors sol, les tenants du fédéralisme européen plaident pour un bond irréversible vers les États-Unis d’Europe. Ah ! Que l’Europe serait belle sans les Européens.

Bien sûr, à chaque résultat, une situation particulière. Pourtant, dans un univers connecté, les idées circulent de plus en plus vite et encouragent émulation et rejet. Si l’on rajoute les Printemps arabes, Occupy Wall Street, le mouvement des parapluies à Hong-Kong, les Indignés espagnols et peut-être le mouvement français Nuit Debout, nous avons certes des situations très diverses mais nous avons aussi un même rejet des élites, une même exigence de dignité, un même retour du volontarisme, une vraie volonté de restaurer la politique aux dépens d’un économisme de bazar qui a été le fond de commerce d’une bonne partie des classes politiques et de leurs relais médiatiques. Même si ce ne sont pas des pays entiers qui se soulèvent et si les partis vaincus gardent souvent une assise populaire réelle, on ne peut cependant s’empêcher de penser que, pour paraphraser Jean-Pierre Le Goff, nous assistons à une fin de cycle, sans trop savoir quelle direction nous allons prendre et que, face à de tels bouleversements, la perspective d’un nouveau choc Sarkozy – Hollande en 2017 a quelque chose d’insupportable. L’avenir heureusement dure longtemps.

Marc SEVRIEN

Editorial du numéro 1099 de « Royaliste – 2016