Que n’a-t-on dit du cardinal de Richelieu ! Ambitieux, cynique, opportuniste, impitoyable… Haut fonctionnaire et historien, Arnaud Teyssier détruit la légende noire et brosse le portrait d’un homme qui fut tout à la fois au service de l’Eglise et de l’Etat, non par habileté ou ruse politicienne, mais par l’effet de sa réflexion théologique et politique.

La tentation est forte de regarder les grands hommes du passé comme s’ils étaient des contemporains pensant et agissant selon nos références et nos critères. Il faut donc souligner fortement une banalité : Armand du Plessis est un homme de son temps. Un temps qui ne connaît pas encore la séparation de l’Eglise et de l’Etat mais qui éprouve depuis l’époque médiévale les relations difficiles, voire conflictuelles, entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Une société profondément chrétienne, qui tente de sortir des guerres de religion. Une division sociale non en classes mais en ordres dont les membres tiennent la monarchie royale pour une évidence – ce qui n’empêche pas les conflits politiques entre les personnalités et entre les factions…

Né le 9 septembre 1585, Armand-Jean du Plessis de Richelieu, issu d’une famille appauvrie de la noblesse poitevine, s’inscrit consciemment dans la hiérarchie sociale de son époque et dans la tradition familiale. Son père, catholique fervent, est un grand commis, serviteur dévoué d’un Etat en crise : c’est lui qui instruit le procès de Jacques Clément, assassin d’Henri III, avant de se mettre tout aussi loyalement au service d’Henri IV. Le jeune Armand fait ses études à Paris au collège de Navarre puis au collège de Brienne où il étudie la philosophie. Ce n’est pas seulement par devoir familial qu’il accepte l’évêché de Luçon : si tel était le cas, il serait devenu un évêque mondain alors qu’il se montra, au cours des huit années de sa vie épiscopale, pasteur très actif et théologien profond.

Lors de son séjour à Rome en 1607, il poursuit une formation théologique qui déterminera ses réflexions et travaux ultérieurs selon deux convictions ainsi exposées par Arnaud Teyssier : « la première est que l’enseignement de l’Eglise doit privilégier la simplicité et la clarté dans ses définitions dogmatiques et dans la conduite de ses controverses » pour « éviter à tout prix les variations incessantes qui caractérisent les Eglises protestantes » ; « la seconde est que l’homme est porté à la faiblesse, donc au mal, par sa constitution naturelle, due au péché originel : ce constat augustinien est corrigé par l’importance de l’Eucharistie et du sacrifice de la Croix, et l’idée que Dieu, dans sa toute-puissance, laisse à l’homme la possibilité de se racheter par la foi et par le comportement en société – l’utilité pour autrui, dont Richelieu fait la substance même de l’amour chrétien. Dieu traite à la fois avec des aigles et des colombes : on ne saurait imaginer qu’une simple prédestination puisse décider de tout ».

Sacré évêque le 17 avril 1607, Richelieu obtient son doctorat en théologie à la Sorbonne et part s’installer à la fin de l’année suivante dans un diocèse d’autant plus pauvre qu’il a été dévasté par les guerres de religion. L’évêque de Luçon réaffirme pacifiquement le catholicisme face aux protestants et rédige sans le signer son premier ouvrage : la Brève et facile instruction pour les confesseurs (1613), recueil de ses ordonnances synodales qui montrent l’ampleur de la réorganisation du diocèse et la forte relance de la pratique religieuse en ville et dans les campagnes. Telle est la réponse, pacifique, qu’il apporte aux protestants.

L’assassinat d’Henri IV bouleverse le royaume et la vie d’Armand du Plessis. Très vite, il rédige un serment de fidélité au roi et à Marie de Médicis qui n’est pas une offre de services courtisane comme on l’a souvent dit, mais une déclaration de fidélité au roi et à la politique de réconciliation. Il faut attendre quatre ans pour que le prêtre et le théologien laissent paraître le fin politique qui s’affirme lors de la réunion des Etats généraux. L’évêque de Luçon est chargé de présenter le cahier du clergé et de prononcer la harangue de son ordre lors de la séance de clôture : Richelieu y défend les prérogatives de l’Eglise mais donne au roi une leçon de politique qui annonce l’action du premier ministre de Louis XIII : les rois, dit-il en substance, ne peuvent se contenter de présider à l’ordre des choses, ils doivent agir pour le bien du peuple dont ils ont la charge.

Richelieu attendra de longues années avant de prendre sa part, éminente, de responsabilité. Nommé secrétaire d’Etat en le 30 novembre 1616, il connaît la disgrâce en avril 1617 après l’exécution de Concini, reçoit la barrette de cardinal en septembre 1622 et entre au Conseil du roi le 29 avril 1624 pour ne plus quitter les affaires jusqu’à sa mort, le 4 décembre 1642. Arnaud Teyssier retrace précisément les activités de Richelieu pendant ces années et décrit le triste état de la France : au risque de guerre civile que fait peser la noblesse frondeuse, s’ajoute le conflit entre Marie de Médicis et son fils, devenu Louis XIII. Ces évènements sont connus. La pensée du Cardinal l’est beaucoup moins, quand elle n’est pas ignorée.

Richelieu est un théologien, pas un mystique. Pour comprendre sa pensée il faut, nous dit Arnaud Teyssier, le rapprocher de Pierre de Bérulle qui est quant à lui « un mystique, passionné par la chose publique ». Bérulle regarde le roi comme un dieu non par essence mais par puissance, qui tire son pouvoir limité de la volonté de Dieu. Le roi ne doit pas faire tout ce qu’il veut, mais tout ce qu’il doit : il n’est pas Dieu sur terre mais le serviteur de Dieu. « Pour Bérulle, la politique royale n’est que l’ombre portée de la volonté de Dieu, constante et omniprésente ». Richelieu s’accorde avec Bérulle sur l’essentiel : la grandeur du roi n’est que le signe terrestre de la toute-puissance de Dieu et, pour la personne royale, l’inaction est pire que l’action maladroite. Mais le parallèle entre la puissance divine et la puissance royale est des plus difficiles à établir sur cette terre. Dieu est parfait alors que l’action humaine est la plupart du temps défaillante tant il est vrai que l’homme qui est roi participe de l’infirmité de l’homme.

La pensée politique du Cardinal a été souvent dénigrée. Il serait l’homme de la « raison d’Etat », disciple implacable de Machiavel… C’est là une charge polémique, menée par les adversaires de Richelieu et souvent reprise par la suite. Il faut s’entendre sur les mots : la raison d’Etat, peu invoquée sous cette forme par Richelieu, c’est la démarche rationnelle qui tend au bon gouvernement, par les moyens dont dispose l’homme en charge du pouvoir mais sans qu’il se laisser aller aux excès de puissance. Quant au machiavélisme, il faut en préciser la définition et se souvenir que la pensée politique du 17ème siècle ne se résume pas à celle du Secrétaire florentin. Le Cardinal a lu Jean Bodin, théoricien de la souveraineté, et Guichardin, l’historien des guerres d’Italie qui traite des situations exceptionnelles et des moyens d’y faire face : il y conforte une vision réaliste de la politique, qui implique le recours aux «excès de puissance » dans les circonstances hors du commun. Mais Richelieu n’est pas le disciple de Machiavel car il ne présuppose pas que tous les hommes sont mauvais, il n’a pas, quoi qu’on en dise, le culte du secret et il estime que la puissance ne saurait être le moyen d’une perpétuelle conquête.

Quant aux relations avec Rome, Richelieu peut se définir comme un gallican modéré. Il reconnaît la prééminence pontificale sur l’autorité des conciles mais il veut éviter un total alignement sur Rome afin de préserver les équilibres religieux en France. C’est dans le même souci de l’équilibre qu’il combat la confusion entre la recatholicisation nécessaire et une inféodation à l’Espagne qui a la faveur de certains milieux catholiques. Son rapprochement avec le pape Urbain VIII est inspiré par le principe d’équilibre : trop d’hostilité gallicane à Rome menace l’autorité royale en France ; trop de pouvoir pontifical au temporel incite par réaction aux solutions de type anglican et menace par conséquent l’autorité romaine. De fait, le pape saisira l’exacte portée de la politique de Richelieu lorsqu’il acceptera que la sœur de Louis XIII, Marie-Henriette, qui est bien entendu catholique, épouse le prince de Galles, fils aîné du roi d’Angleterre. Par l’alliance anglaise, destinée à faire contrepoids à l’Espagne, la France contribue pour sa propre sécurité à l’équilibre européen. De la même manière, c’est pour se préserver de la domination habsbourgeoise que Richelieu et Louis XIII s’allient avec la Suède et les Pays-Bas : la politique française est anti-impérialiste pour les autres puissances et pour elle-même ; elle trouvera une conclusion heureuse après la mort du Cardinal dans les traités de Westphalie.

Cette politique de l’équilibre européen n’est possible que si l’autorité royale est pleinement restaurée en France. Témoin de l’affaiblissement de l’Etat, Richelieu sait que la tâche à réaliser dans l’ordre politique est considérable. Il ne s’agit pas de faire preuve d’autoritarisme mais de concevoir l’autorité comme le lieu effectif et actif d’une médiation inspirée par l’idée chrétienne du pouvoir. Richelieu veut l’unité spirituelle et politique du royaume divisé par les conflits religieux et par les menées séditieuses des grands seigneurs. Quant à la religion, Richelieu veut convaincre et non pas contraindre – sauf s’il y a menace pour l’Etat garant de l’unité du royaume. La présence des protestants n’est pas mise en cause – même si le Cardinal espère leur conversion – mais le parti huguenot qui tient des places fortes ne peut être accepté car il constitue un Etat militarisé dans l’Etat. D’où le siège victorieux de La Rochelle et la destruction des places protestantes du midi. Face à la noblesse, l’attitude n’est pas différente : Richelieu ne remet pas en question l’ordre nobiliaire et se soucie d’améliorer la formation de l’élite sociale mais il est impitoyable pour la sédition des Grands et pour leurs complots. La mémoire collective a longtemps gardé les images de l’exécution de Cinq-Mars et de Thou en 1642 qui suivit celle du marquis de Chalais, également coupable de conspiration, en 1626.

Richelieu connut des échecs. Il n’a pas pu supprimer la vénalité des offices pour nommer en fonction du mérite et son projet de grande école de formation des élites n’a pas été concrétisé. A l’époque de Richelieu l’administration étatique est faible et il faut composer avec une multitude de pouvoirs et d’intérêts locaux. Le Cardinal est lui-même un homme affaibli par les souffrances physiques et qui est confronté à sa fragilité devant un roi inconstant qui peut le remercier soudain : c’est cette situation qu’il éprouve tout particulièrement lors de la Journée des Dupes qui tourne finalement à son avantage.

Dans son Testament politique, le cardinal de Richelieu se montre fidèle à sa pensée première, que l’exercice du pouvoir n’a fait que renforcer. L’unité politique doit être le premier souci du serviteur de l’Etat, qui dispose de la « puissance de gouverner » comme le prêtre dispose de la « force de sacrifier » selon les termes qu’il utilise en 1617. Au soir de sa vie, le Cardinal adresse à Louis XIII un ultime conseil qui est toujours à méditer : « Beaucoup se sauveraient comme personnes privées qui se damnent en effet comme personnes publiques ». La force des choses ne favorise pas de manière toute naturelle le bien public et l’homme d’Etat qui refuse d’agir est un criminel. Le gouvernement des hommes implique l’action – et des hommes qui, tels Richelieu, ont rigoureusement pensé leurs actes.

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(1)   Arnaud Teyssier, Richelieu, L’aigle et la colombe, Perrin, 2014. Du même auteur : Richelieu, la puissance de gouverner, Michalon, 2007.

 

Article publié sous pseudonyme – 2015