Responsable de la mission «Banlieue 89 » que lui a confiée François· Mitterrand, l’architecte Roland Castro est non seulement un spécialiste des questions d’urbanisme, mais il développe des analyses politiques et sociologiques qui rejoignent bien de nos préoccupations. Nous lui avons demandé de venir nous exposer le bilan de son action et de nous dire quelles sont les conditions politiques   nécessaires pour qu’elle soit menée à bien.

Royaliste : Quelles raisons vous ont amené à lancer le projet « Banlieues 89  » ?

Roland Castro : Comme vous le savez, l’après-guerre a été marqué par la construction de barres et de tours dans les banlieues du monde entier. Nous connaissons bien le mécanisme, déjà décrit par Engels, par lequel les pauvres sont expulsés du centre des villes. A cela s’est ajouté le fait que les architectes et les politiques ont apprécié les figures urbaines très naïves formulées par Le Corbusier dans la Charte d’Athènes : il prévoyait une nouvelle partition de l’espace urbain, avec des lieux différents pour le logement, le travail, la circulation et le loisir… Le Corbusier appelait cela « les quatre établissements humains », et il est le principal producteur de la théorie du zonage qui consiste à quitter la ville, où toutes les activités se mélangent, pour constituer des morceaux séparés : zones industrielles, banlieues-dortoirs, zones de loisirs et autoroutes qui, à la différence des rues et des routes, constituent elles aussi un territoire sans rapports avec la ville.

C’est ce mécanisme urbain qui a fonctionné dans le monde entier, selon un modèle mental très fort qui s’est imposé, sans qu’on sache pourquoi, aussi bien dans les régimes libéraux européens que dans les régimes étatiques en France comme en Union soviétique. Ces figures urbaines identiques ont eu pour effet de détruire l’espace de la ville. Ce qui est frappant dans l’espace moderne, c’est qu’il donne à chaque logement le confort, la lumière, l’air. Il y a là une conception démocratique très satisfaisante, et pourtant, l’urbanisme conçu à partir de chacun des logements tue l’espace urbain. Par exemple, les règlements prévoient des espaces très dilatés entre les barres d’immeubles, qui donnent de l’air, de la lumière, mais il n’y a plus de rues, donc plus de promenade possible.

Ainsi sur le Front de Seine : les tours y sont en quinconce, la vue est privilégiée sur la rue, alors que la sublime folie newyorkaise, qui procède d’une conception encore ancienne de l’urbanisme, s’effectue sur des lignes de ciel. La folie du discours de Le Corbusier, ce n’est pas de donner au ciel et à l’espace public un caractère déterminant sur le plan urbain, mais de donner à chaque logement son rapport à l’autre logement. C’est ainsi que les espaces produits par la charte d’Athènes ont tué tout le plaisir de la ville, en créant une ségrégation entre les fonctions : on peut toujours identifier l’endroit où l’on est, ce qui détruit le mystère de la ville où il y a le mélange des bureaux, des logements, des artisans etc. Contre le plaisir du mélange, il y a chez Le Corbusier un délire rationaliste, qui est sans doute le facteur déterminant de la conception moderniste : c’est l’arraisonnement du monde par la technique que décrit Heidegger.

La construction mentale de Le Corbusier a semblé merveilleuse, mais dix après, les yeux se sont dessillés. Dans le monde entier, on s’est aperçu que ces « beaux immeubles modernes » sont des cages à lapins, qu’on a oublié la ville en chemin, que cet espace moderne est transparent, qu’il interdit le secret, qu’il « mélange la promiscuité et le désert » selon le mot d’Hubert Védrine.

Il faut savoir que le rapport entre la surface· des planchers et l’occupation du sol est six fois moindre à la Courneuve qu’avenue de l’Opéra. Pourtant l’espace est étouffant à la Courneuve, où viennent s’accumuIer les problèmes de la société française : dans ces quartiers de banlieue, le problème du divorce, qui contraint des femmes à élever seules de nombreux enfants, est plus important que celui de l’immigration.

Royaliste : Après cinq ans de travail, où en est votre projet ?

Roland Castro : Lorsque la mission Banlieues 89 fut créée, nous avons lancé un appel aux maires des villes de banlieues et aux créateurs, et nous avons reçu 70 projets, qui concernaient environ 5000 communes, soit plus du dixième de la France urbanisée de banlieue.

Cette méthode permettait de dépasser les problèmes de l’administration française, qui est ultra-sectorisée : il y a un bureau des pignons au ministère de la Culture et, au ministère de l’Urbanisme, il y a des gens qui s’occupent de construction, et d’autres d’urbanisme, alors que, comme chacun sait, une ville est faite de vides et de pleins. Cette sectorisation explique que l’urbanisme en France ait été encore plus catastrophique qu’ailleurs. Pensez que, pour faire u.ne place publique, il faut l’accord du ministère de la Culture pour la fontaine, du ministère de l’Education pour l’école, d’une commission interministérielle si on veut mettre des logements sur l’école, du ministère de la Santé si on veut un dispensaire, sans oublier le ministère de la Construction et de l’Urbanisme.

Quant à nos projets, beaucoup concernaient la réunification de communes coupées par des routes – à Ris-Orangis -, d’autres cherchaient à donner une identité au centre de la ville – par exemple à Oulins -, d’autres encore visaient des retrouvailles avec la géographie – dans la banlieue de Nantes, renouée à la Loire. Six mois après le début de la mission, nous avions lancé 140 projets, pour un total de 220 villes. Après diverses péripéties, une centaine de projets ont été réalisés, dans des communes de droite et de gauche selon l’engagement solennel que nous avions pris. Ces projets ont d’ailleurs eu des conséquences politiques intéressantes : selon une enquête réalisée par nos soins, le vote Le Pen en 1988 a été nettement moins important, à égalité de population immigrée, dans les communes où nous avions travaillé que dans les communes voisines.

Royaliste : Et Paris ?

Roland Castro : Le président de la République m’avait demandé un travail sur le Grand Paris, car vous savez qu’on ne circule pas de banlieue à banlieue. Il y a là un immense travail d’aménagement à faire pour reconstituer un tissu urbain complètement éclaté, notamment au nord et à l’est de Paris. Nous avons fait un grand projet, qui s’appuie sur une ligne géographique très belle qui est la ligne des forts, d’Ivry au Mont-Valérien ; il y a une route stratégique, coupée en morceaux, qui reliait ces forts et qui peut être à nouveau utilisée, et nous avions beaucoup réfléchi sur la Seine. A Paris, la Seine est un lieu majeur : on trouve autour d’elle tous les grands équipements, et il y a cette poétique de Paris qui fait que toutes les compositions urbaines sont des perpendiculaires à la Seine : l’Assemblée nationale est en face de la Madeleine, la tour Eiffel en face du Palais de Chaillot, avec une organisation du ciel autour de la Seine.

En résumé, Paris, c’est la résistance des collines (Montmartre) et la Seine autour de laquelle s’organise l’espace urbain. En banlieue, la poétique de la Seine n’existe plus ; les villes sont faites par rapport aux nationaIes. Si on veut réurbaniser Paris, il faut partir de la ligne des forts et de la ligne de la Seine : on retrouvera ainsi la tradition urbaine qui est de féconder le paysage urbain par la géographie, au lieu de le fabriquer selon les voies de chemin de fer à la manière des technocrates.

Le territoire de ce Grand Paris recouvrirait l’ancien département de la Seine, découpé pour des raisons politiques en trois départements qui ont coupé la proche couronne en trois morceaux. Ce qui donne des situations aberrantes. D’abord parce que Paris expulse vers la banlieue les populations qu’elle ne veut pas conserver – l’Office d’HLM de la Courneuve dépend de la Ville de Paris – mais garde précieusement les bois de Vincennes et de Boulogne. Ensuite parce que chaque ville de banlieue fonctionne sur ce « modèle », en rejetant les immigrés sur ses limites… Mais ce projet du Grand Paris se heurte à un système de pouvoirs qui bloque actuellement la décision. Le RPR de l’est est pour le Grand Paris, le RPR de l’ouest est contre ; Marcel Debarge est contre parce qu’il veut être président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, Paul Quilès est contre parce qu’il est élu de Paris et qu’il ne voit pas au-delà ; en revanche Lionel Jospin est pour, comme Georges Sarre ; le Parti communiste était pour, mais l’actuelle direction du PC est actuellement contre pour des raisons absurdes, alors que de nombreux maires communistes sont favorables au projet.

Il faut ajouter à cette situation politique confuse le phénomène aggravant du corporatisme d’Etat : dans le projet, il y a un tramway ; mais pour le faire, il faut mettre d’accord la RATP, la SNCF et l’Armée qui occupe encore les forts. C’est une situation hallucinante, et il faudra un jour qu’une décision soit prise. En d’autres termes, il faut du régalien dans le démocratique. Mais en attendant, on prépare dans Ie Val-de-Marne une ligne d’autobus sur la ligne des forts, dans les Hauts-de-Seine un VAL, et en Seine-Saint-Denis un tramway. Ainsi, les trois Conseils généraux et les trois directions départementales de l’équipement préparent trois systèmes de transport qui ne se raccordent même pas. Nous, nous voulons 90 communes dans le Grand Paris englobant les 20 arrondissements actuels et les autres communes de la couronne. Un super-maire coifferait l’ensemble, tout en laissant aux 90 communes une très large autonomie.

Conclusion : il faut qu’à un moment donné, les citoyens libres donnent à quelqu’un la possibilité d’assumer le risque de son libre arbitre. Ou, pour le dire autrement, il faudrait une pratique artistique de l’administration. Il faut que le projet prenne force de loi. Au contraire, aujourd’hui, on commence par faire le plan d’occupation des sols (pas trop dense quand on est à gauche, dense quand on est à droite). Or le P.O.S. ne rend pas compte de la figure. Il faut dessiner la ville, faire son projet, avant d’établir les documents juridiques. Si on a le juridique sans une œuvre préalablement conçue, on ne peut pas avoir d’œuvre. Or on a vécu le développement démocratique moderne sur la primauté du juridique. Je crois qu’il faut restaurer la personne, dans la création comme dans l’administration.

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Entretien recueilli par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 505 de « Royaliste » – 22 décembre 1988.