Pour comprendre les difficultés qu’affronte aujourd’hui la jeune démocratie russe, il faut étudier avec Julie Grandhaye (1) les réflexions sur la res publica et les projets républicanistes que les décembristes opposèrent à l’autocratie tout en préparant l’élimination du tsar.

 

Le soulèvement militaire du 14 décembre 1825 est resté gravé dans les mémoires mais on ignore généralement l’intense travail intellectuel qui l’a précédé et l’écho que rencontraient les idées libérales dans une Russie très fière d’avoir battu Napoléon. Ambassadeur de France à Berlin, Emmanuel de Saint-Priest écrivait que « si […] les insurgés avaient fait preuve de plus d’énergie, c’en aurait été fait de l’empire, et de l’empereur. […] la révolution ici serait terrible ; il ne s’agirait pas de déposer un empereur pour le remplacer par un autre : c’est l’ensemble de l’ordre social qui serait ébranlé jusqu’à ses fondations.»

Les écrits laissés par les insurgés montrent à quel point notre ambassadeur avait raison : l’élimination du tsar devait permettre l’abolition du Despotisme en faveur de la République, selon l’opposition établie par Aristote. L’alternative était parfaitement rigoureuse mais elle ne permettait pas de résoudre la question du régime politique. Les sociétés de pensée républicaines s’y ingénièrent, en exploitant avec intelligence la culture européenne dont elles étaient imprégnées.

Le mouvement de Décembre n’est pas un pronunciamiento décidé et manqué par quelques officiers romantiques. C’est un moment décisif de la lutte contre l’autocratie, qui est provoqué par l’échec des réformes tentées dans le cadre impérial. En phase avec l’histoire européenne, Catherine II était restée fidèle à la tradition du basileus byzantin tout en rationalisant l’Etat selon les principes du despotisme éclairé : le pouvoir patriarcal est de droit divin, la société est fortement structurée, l’activité économique est contrôlée par les pouvoirs publics, le tsar qui concentre les pouvoirs civil et religieux est la seule source de la légalité. Il ne s’agit pas d’un « despotisme oriental » : les ouvrages de Montesquieu, de Beccaria et des physiocrates sont connus et intégrés dans la logique impériale, autoritaire et modernisatrice. Le tsar Paul 1er n’y change rien mais la Grande Catherine a éveillé le désir d’émancipation. C’est Alexandre qui fait naître l’espoir : son projet de charte resté inédit institue les principes du libéralisme et envisage de supprimer le servage. Rien de concret ne se produit, mais l’esprit de liberté flotte sur la Russie et se renforce au fur et à mesure que l’instruction publique se développe. De plus, la censure laisse passer les ouvrages français et anglais ainsi que les journaux de l’Ouest européen. Les sociétés de pensée se développent et les officiers qui ont fait campagne jusqu’à Paris se sont politisés.

Tel est le contexte social, remarquablement exposé par Julie Grandhaye, dans lequel la pensée républicaine prend son essor et devient républicaniste. C’est au sein de l’Union du bien public que la mutation a lieu : ses membres commencèrent par espérer que l’Empereur concèderait une Constitution puis les plus déterminés d’entre eux se prononcent vers 1820 pour une République républicaine et fondent les sociétés secrètes qui organiseront le mouvement de Décembre. Cette radicalisation s’explique par l’absence de monarque réformateur, qui convainc des membres de la haute noblesse – le prince Troubetskoï par exemple – et des officiers d’aller jusqu’au bout de la logique d’autonomisation de la société. Leur projet révolutionnaire est formulé au fil d’un passionnant débat qui reprend et acclimate les idées fondatrices de la modernité française, anglaise et américaine.

La pensée de Montesquieu chemine sous le règne d’Alexandre 1er et les projets constitutionnels inspirés par l’Angleterre et la France abondent entre 1809 et 1820. Patriotes et cosmopolites, lisant couramment le français et l’anglais, les futurs décembristes conçoivent clairement la res publica, s’interrogent sur les différentes formes de gouvernement monarchique, sont tentés par une monarchie limitée, constitutionnelle, puis se rallient à la République républicaine sans ignorer qu’il s’agit d’un « mode de gouvernement davantage théorique que pratique » qui convient à des Etats petits et faiblement peuplés comme l’écrit M.M. Speranski. Cette République républicaine est pensée, comme à l’Ouest, par des républicains de collège qui se réfèrent à l’Antiquité grecque et romaine et qui exaltent les anciennes principautés de Pskov et Novgorod, qui sont les répliques des républiques de cité (2) italiennes.

Lorsqu’on visite les laboratoires républicains en compagnie de Julie Grandhaye, on s’aperçoit que tout va bien lorsqu’il s’agit de définir les principes de liberté et d’égalité et d’organiser la révolution politique et sociale qui transformera les sujets du tsar et les innombrables serfs en libres citoyens et bons propriétaires dont la sûreté sera garantie en droit. Une nouvelle société russe se dessine et les républicains affirment très justement que l’Etat doit s’instituer contre l’empire et contre la seigneurie. Mais comment concevoir la souveraineté étatique ? Les républicains monarchistes qui en viennent à choisir la République républicaine se prononcent pour un gouvernement représentatif. C’est là un profond bouleversement : comme l’écrit Julie Grandhaye, « la représentation n’est pas une concession faite par l’Empereur au peuple, elle est le principal mode de participation du peuple souverain aux affaires publiques ».

Tout de même, il y a là une difficulté car la fonction représentative et la fonction gouvernementale ne sauraient être confondues sans risque grave de dictature de l’assemblée unique. La difficulté est résolue sur le papier par référence au système politique des Etats-Unis : le principe est celui de l’élection, la représentation doit être bicamérale avec primauté du pouvoir législatif. Tel est bien le projet républicaniste, que résume Julie Grandhaye : « La république représentative, si ardemment désirée par les décembristes, consacre en réalité l’avènement d’un parlementarisme non monarchique ». Mais quelle est la forme positive de ce pouvoir exécutif élu ? Comment se constitue la nation que l’Etat est appelé à diriger ? Quel est ce peuple russe qui est appelé à s’autogouverner ? Deux hommes vont théoriser le passage de l’autocratie à la démocratie et de l’empire à la nation.

N.M. Mouraviov, animateur de la Société du Nord, est l’auteur d’une Constitution qui prévoit l’institution d’une république fédérative, décentralisée, qui permettrait d’assurer la puissance de l’Etat unitaire sans la main de fer de l’autocrate.Mais il place à la tête de l’exécutif un Empereur hors dynastie, désigné par le peuple souverain, qui serait le premier fonctionnaire du pays et dont les pouvoirs seraient limités. C’est donc une monarchie républicaine, proche de la conception de Mably.

P.I. Pestel, animateur de la Société du Sud,est un partisan déterminé de la république républicaine, qu’il veut imposer à la Russie de manière autoritaire pendant la période de transition. Le projet qu’il expose dans Russie juste procède d’une solide réflexion sur la souveraineté, la légitimité et la citoyenneté et s’inspire de l’idée rousseauiste de Volonté générale, du modèle du Citoyen vertueux. La logique est jacobine et rien n’indique comment on met fin à la dictature légale, toujours annoncée comme provisoire… Le pouvoir aurait été d’autant plus rudement exercé que Pestel veut que l’unité russe se fasse par l’uniformisation politique et religieuse. Les peuples non-russes et non-orthodoxes sont voués à l’assimilation ou… à la déportation. La Société des Slaves unis cultive elle aussi un républicanisme radical mais Pestel combat sa tentative assez confuse de créer une communauté ethnique, nécessairement inégalitaire et violente car il faudrait réorganiser complètement la géographie humaine de l’empire russe et de ses voisins.

A la lecture du livre de Julie Grandhaye, on vérifiera que le projet de république républicaine conduit à des solutions qui risquent fort de mettre en péril les principes de liberté et d’égalité. Si les décembristes avaient pris le pouvoir au soir du 14 décembre 1825, il est probable qu’ils auraient été emportés par la même logique que les jacobins français. Cela ne signifie pas que toute transition non-monarchique du Despotisme à la République soit vouée à l’échec. Dans les dernières pages de son livre, Julie Grandhaye relie de manière très instructive les problèmes théoriques affrontés par les décembristes et l’épreuve pratique de la transition politique que connaît la Russie depuis l’effondrement de l’Union soviétique. La République n’est plus interdite mais elle n’est pas accomplie : l’instauration d’une République démocratique est une réalité incontestable puisqu’il y a un Parlement et un Gouvernement qui procèdent du suffrage universel mais c’est une réalité discutée car il y a crise de la représentation. Comme l’écrit Julie Grandhaye, « la colère citoyenne de décembre 2011 n’est pas tant l’expression d’un mécontentement croissant à l’égard de Dmitri Medvedev et de Vladimir Poutine que le symptôme d’une crise aigüe de la citoyenneté qui atteint la Fédération de Russie aussi bien que le reste de l’Europe ». C’est cette crise qu’il nous faut penser et tenter de résoudre, en Russie et dans les nations ouest-européennes, par un approfondissement de la réflexion sur la res publica. Une meilleure connaissance de la généalogie de la République peut nous y aider.

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(1) Julie Grandhaye, Russie : la République interdite, Le moment décembriste et ses enjeux (XVIIIème – XXIème siècles), Champ Vallon, 2012.

(2) Blandine Kriegel, La République et le prince moderne, PUF, 2011. Cf. mes analyses dans « Royaliste » n° 1009 et sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=3376 ; http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=3372

 

Article publié en version resserrée dans le numéro 1012 de « Royaliste » – 2012.