Pour comprendre la politique économique de la Russie depuis 1998, il faut considérer à la fois l’effondrement du système soviétique et la violence de la thérapie de choc imposée dans les années quatre-vingt dix par les ultralibéraux.

C’est la première fois dans l’histoire de la Russie moderne que le projet économique n’est pas tourné contre le peuple à la manière stalinienne ou figé dans le conservatisme propre aux interminables années Brejnev. Cette remarque de Jacques Sapir éclaire le présent russe, généralement obscurci par des analyses datées ou polémiques. La politique économique amorcée par Evgueni Primakov et poursuivie par Vladimir Poutine est le résultat d’un travail empirique, étranger à la nostalgie de l’Union soviétique et soulagé du poids de l’idéologie ultralibérale. Si cette tendance se confirme, nous pourrions voir se constituer un modèle de développement relativement cohérent qui devrait intéresser les Européens de l’Ouest lorsqu’ils décideront de sortir de l’ultralibéralisme. D’où l’importance, pour nous autres Français, des études de trois économistes russes présentées et commentées par Jacques Sapir (1).
Bien entendu, la transition russe est un phénomène unique dans l’histoire. Dans un pays qui n’avait jamais connu la démocratie, les dirigeants successifs de la Fédération de Russie avaient à relever trois défis : inventer un système politique démocratique après la longue période de totalitarisme puis de dictature du parti unique ; sortir de la planification collectiviste ; passer de la logique impériale à une logique nationale. Ceci au moment où les Américains et leurs clones européens diffusaient et imposaient la dogmatique du «Marché », dans la méconnaissance des spécificités de l’économie et de la société russes, dans l’ignorance du fonctionnement réel du système planifié et des raisons de son échec.

Viktor Ivanter rappelle que le niveau de vie des citoyens soviétiques n’avait cessé de s’améliorer de 1960 à 1975. Puis ce mouvement s’arrêta et le mécontentement grandit dans une population qui n’avait plus peur et qui ne supportait plus le système des contraintes : pas de liberté dans le choix de produits trop peu variés, interdictions de voyager à l’Ouest, absence de liberté d’expression et monopole politique exercé par le Parti communiste. La population attendait d’importantes réformes mais celles tentées par les autorités étaient toutes manquées, dans l’agriculture comme pour la gestion des entreprises.

Ce n’est donc pas Ronald Reagan et la compétition militaire et technologiques avec les Etats-Unis qui provoquèrent la crise terminale de l’Union soviétique mais les contradictions internes du régime communiste et son inefficacité économique et sociale. C’est pourquoi Viktor Ivanter considère que « l’Union soviétique n’a pas perdu la guerre mais qu’elle en est sortie » … comme elle est sortie de la Première guerre mondiale et de l’Afghanistan. De fait, la Russie a conservé son arsenal nucléaire et la réduction des dépenses militaires n’a pas résolu la crise économique après 1990.

Il était bien sûr nécessaire de transformer les structures économiques mais, comme le montre Dmitri Kouvaline, les « réformateurs » ultralibéraux se trompaient sur le fonctionnement des entreprises soviétiques qui, contrairement à ce qu’ils imaginaient, étaient effectivement dirigées et soumises à des contraintes budgétaires drastiques. On s’aperçut très vite que ces réformateurs négligeaient les conditions institutionnelles de la transition et les vœux profonds de la population russe.

Quand on plaque une idéologie aberrante sur une vision partiale et partielle de la réalité, la catastrophe s’inscrit dans les décisions initiales. Tel fut le cas. Refusant de faire évoluer graduellement le système soviétique vers une économie d’échanges libérés, sous l’égide d’un Etat disposant d’un vaste soutien populaire, Boris Eltsine et trois de ses Premiers ministres successifs décidèrent de mettre en œuvre une thérapie de choc inspirée par le consensus de Washington mais qui ne fut ni sérieusement pensée ni effectivement programmée. A cette époque (1992), la situation de la Russie était déjà chaotique suite à la mise en place d’un secteur libre, qui proliféra sans contrôle alors que les anciennes structures continuaient d’exister. D’où des profits inouïs pour les aventuriers, l’apparition de pénuries et une hyperinflation destructrice de l’épargne et du pouvoir d’achat des consommateurs.

Il fut donc décidé en 1993 d’accorder la priorité à la lutte contre l’inflation afin de permettre une croissance saine. De fait, il y eut ralentissement de la hausse des prix à la consommation mais la Russie s’enfonça dans une récession qui porta gravement atteinte à l’appareil productif et qui détruisit la qualification ouvrière. Les privatisations, organisées en 1995 selon un système de « prêts contre actions », conduisirent au dépeçage de l’industrie par les oligarques, au développement inouï des organisations criminelles, au recours massif au troc, au crédit par accumulation d’impayés et à une bureaucratisation accrue – ce qui n’est pas le moindre paradoxe de l’ultralibéralisme. Dans son étude détaillée des erreurs et des fautes commises au cours du processus de privatisation, Alexandre Nekipelov montre que le gouvernement russe a délibérément favorisé les dépeceurs, notamment Mikhaïl Khodorkovski qui acheta Ioukos pour 309 millions de dollars (78% des actifs) alors que sa capitalisation sur le marché russe atteignait 6 milliards de dollars deux mois plus tard.

C’est ainsi que, sous la présidence de Boris Eltsine et de trois premiers ministres catastrophiques – Egor Gaïdar, Viktor Tchernomyrdine, Sergueï Kirienko –, la « thérapie » ultralibérale conduisit à la désorganisation de l’économie russe et au krach de 1998, provoqué par la libéralisation des flux de capitaux. Tout en tenant compte de la spécificité russe, la leçon est bonne à prendre en Europe de l’Ouest.

La Russie est sortie de sa crise de la dette souveraine par un défaut assorti d’une bonne grosse dévaluation (plus de 50%) accompagnée par un protectionnisme raisonné qui lui a permis de relancer sa production industrielle. Autre leçon !  Peu à peu la Russie a rattrapé – en 1997 – puis dépassé le niveau qu’elle avait atteint en 1990. Le pays ne vit pas seulement de la rente pétrolière, contrairement à une légende tenace, mais dispose de secteurs industriels dynamiques – ceux de l’armement, de l’aéronautique civile, de la construction navale, des transports… qui bénéficient de l’excellent niveau de ses ingénieurs et de ses techniciens. Le financement des investissements est assuré pour une part décisive par l’Etat qui a su retrouver la confiance des entreprises grâce à la stabilité du pouvoir politique.
Durement éprouvée par les folies elstiniennes, la population a obtenu à la suite de manifestations que les salaires soient régulièrement payés et que les retraites soient un peu augmentées. Les Russes trouvent aujourd’hui normal de choisir librement les biens et les services et de voyager dans le monde entier – quand ils en ont les moyens. Une classe moyenne en voie de constitution, surtout à Moscou et à Saint-Pétersbourg, commence à exprimer des revendications politiques.

Les auteurs ne manquent pas de souligner les faiblesses de l’action gouvernementale : la corruption est loin d’être maîtrisée, les oligarques sont encore trop puissants, les écarts de revenus sont injustifiables, le développement régional par trop inégal, le taux de croissance visé est dangereusement faible (3-4%), le dynamisme économique est freiné par les faux impératifs financiers : une partie des réserves, trop importantes, devrait être affectée au financement des investissements dont la Russie a grand besoin, selon un plan de développement économique associant l’Etat et les entreprises, le Centre et les régions. Selon Viktor Ivanter, « la Russie a les capacités d’accélérer sa croissance et d’atteindre les 6-8% par an sur les dix prochaines années… ». Et puis, la politique sociale est trop timide pour répondre aux attentes d’une population massivement attachée aux objectifs d’un « socialisme » authentique : sécurité sociale, niveau élevé de l’éducation, accès égalitaire au système de santé… Si les fruits de la croissance ne sont pas utilisés pour développer le bien être du peuple russe, les rues et les places de ses villes seront de plus en plus animées.

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(1)    Sous la direction de Jacques Sapir : La transition russe, vingt ans après, Contributions de Viktor Ivanter, académicien, directeur de l’Institut de prévision de l’économie ;  d’Alexandre Nekipelov, vice-président de l’Académie des sciences de Russie et directeur de l’Ecole d’économie de Moscou ; de Dmitri Kouvaline, chef de département à l’Institut de prévision de l’économie. Editions des Syrtes, 2012.

NB : Ce texte développe sur divers points l’article publié dans « Royaliste » en février 2012.