Le schéma a servi pour les révoltes dans les pays arabo-musulmans : face à l’autocrate et à ses ministres corrompus, se dressent les amis de la démocratie mobilisés par les réseaux sociaux…

Pour la Russie, on ranime le souvenir des « révolutions de couleur » en oubliant de nous dire comment elles se sont terminées. A Moscou, à Saint-Pétersbourg, nous aurions donc vu s’amorcer la « révolution des neiges » démocratique et libérale face à un autocrate du KGB qui ferait résolument retour vers l’Union soviétique selon Le Courrier international (1). Comme pour le Printemps arabe, cette vision simplificatrice provoquera de grosses déconvenues.

La Russie connaît la démocratie depuis vingt ans seulement. L’héritage cumulé du tsarisme, du totalitarisme bolchevique et stalinien puis de la dictature communiste explique les brutalités du pouvoir central, son incompréhension des mouvements contestataires, la violence de sa police. Mais ce n’est plus l’URSS ! Le président de la Fédération est élu au suffrage universel, le pouvoir législatif est bicaméral et la Douma – la chambre basse – est élue à la proportionnelle intégrale. La précédente Douma comprenait quatre partis : Russie unie, le parti majoritaire(315 députés), le Parti communiste, premier parti d’opposition avec 57 sièges, le Parti démocrate-libéral, en fait ultranationaliste, (40 sièges) et Russie juste (38 sièges) qui se situe au centre gauche. Il est étrange que la presse française ne parle jamais du Parti communiste, qui demeure après les législatives de décembre 2011 le premier parti d’opposition, en progrès avec 92 sièges et qui constitue à la Douma une forte minorité de gauche avec Russie juste (64 sièges). Le parti gouvernemental dispose quant à lui de 238 sièges et les ultras ont 56 députés.

Il y a donc une vie politique en Russie, qui ne se réduit pas au couple Poutine-Medvedev.Mais comme l’opposition parlementaire ne répond pas aux critères de l’élite médiatique,on fait comme si elle n’existait pas et on laisse croire que Vladimir Poutine est un nouveau tsar ou la réincarnation de Léonid Brejnev.

Faut-il pour autant négliger l’opposition qui se manifeste dans la rue ? Certes non. L’an dernier, Natacha Popova attirait l’attention sur les mouvements qui avait mené la campagne pour la défense de la forêt de Khimky (2) et nous préparions avec elle une étude sur la nouvelle gauche extraparlementaire lorsque les résultats des élections législatives et les fraudes avérées qui se sont produites ont provoqué des manifestations de grande ampleur les 17 et 24 décembre. Le récit télévisé et certains organes de la presse écrite affirment ou suggèrent que l’opposition est unie autour de figures emblématiques. Au cours de la dernière décennie, notre presse célébrait Garry Kasparov, le joueur d’échec libéral et pro-américain qui fut un temps lié à une autre gloire germanopratine : Edouard Limonov, chef du Parti national-bolchévique, qui fut même présenté sur un site français comme le « chef de l’opposition » alors que la plupart des manifestants de décembre – et tout particulièrement ceux de Saint-Pétersbourg – détestent ce provocateur et sa troupe d’excités. La nouvelle coqueluche des médias, c’est Alexeï Navalny, un avocat spécialisé dans la lutte anti-corruption dont on ne dit pas assez qu’il est militant ultranationaliste, qui participe à la Marche russe pour laquelle se regroupe toute l’extrême droite raciste et antisémite. A côté des ultras, on a vu les drapeaux des libéraux du Iabloko, parti libéral trop faible pour avoir une représentation parlementaire, des militants de la gauche radicale et la foule inorganisée des démocrates.

Les contradictions entre les organisations militantes sont insurmontables mais c’est la sociologie qui donne au mouvement de décembre son apparence d’unité : ce sont des membres de la nouvelle classe moyenne qui se sont mobilisés contre une autorité politique qui a recréé de la croissance économique dans un pays dévasté par l’ultralibéralisme… et qui a favorisé l’émergence de la classe moyenne. C’est au sein de cette jeunesse que peut s’affirmer une aspiration politique à la juste répartition des richesses, si elle parvient à écarter de son chemin les ultras, nationalistes et libéraux.

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(1) Cf. le numéro 1100 du 1er décembre 2011 : Back in the USSR.

(2) Cf. Royaliste n° 984.

Article publié dans le numéro 1004 de « Royaliste » – 2012