Le jeu diplomatique de la Russie est bien connu des lecteurs de « Royaliste ». En revanche, nous avons trop peu examiné la question du pouvoir politique en Russie, que nos médias réduisent à la figure maléfique de Vladimir Poutine. Professeur de civilisation russe contemporaine, Jean-Robert Raviot explique dans un ouvrage récent les relations entre pouvoir et autorité en Russie et nous permet de saisir le regard des Russes sur leurs dirigeants.

Comme son titre l’indique, l’ouvrage publié sous la direction de Jean-Robert Raviot (1) s’attache principalement au jeu diplomatique qui oppose la Russie et les Etats-Unis rassemblant autour d’eux une Otan en expansion. Les analyses et les débats au sein du milieu dirigeant russe depuis vingt-cinq ans, les relations de la Russie avec son étranger proche et sa politique de puissance, tant dure que douce, forment un ensemble d’autant plus précieux que la démarche des auteurs (2) est étrangère aux discours d’éloge ou de dénigrement. Le livre se conclut d’ailleurs par une série de questions car la Russie est devant plusieurs choix possibles – quant à la Chine, quant à l’Europe de l’Ouest, quant à l’Asie centrale – compliqués par les incertitudes relatives à la politique étrangère des Etats-Unis depuis l’élection de Donald Trump.

L’évolution intérieure de la Fédération de Russie n’est pas moins complexe. Elle est d’autant plus difficile à comprendre que nous projetons sur « Moscou » les schémas politiques de notre démocratie libérale qui n’est pas toujours consciente de ses tendances illibérales. Or la Fédération de Russie est en train de faire une expérience singulière, récemment soulignée par Zbigniew Brzezinski : pour l’ancien conseiller du président Carter, la Russie est en train de vivre « la phase ultime de la décolonisation de son Empire » et devient, « pour la première fois de son histoire […] un Etat-nation ».

Issu de l’empire soviétique qui avait succédé à l’empire des Romanov, cet Etat national est en cours de formation depuis le 12 juin 1991, date de la première élection présidentielle qui porta Boris Elstine à la tête du pays. Le 12 décembre 1993, le peuple russe a adopté par référendum une Constitution de la Fédération de Russie qui définit et règle le fonctionnement des pouvoirs publics selon les principes démocratiques : « reconnaissance, respect et protection des droits et libertés de l’homme et du citoyen » par l’Etat, souveraineté populaire, séparation des pouvoirs, auto-administration locale, pluralisme idéologique, laïcité. Le président de la Fédération est élu pour six ans au suffrage universel, le système représentatif est bicaméral : la Douma d’Etat est élue pour quatre ans au suffrage universel, le Conseil de la Fédération est composé de deux représentants de chaque sujet (soubiekty) de la Fédération, l’exécutif est bicéphale (président, Premier ministre), le Gouvernement est responsable devant la Douma d’Etat qui peut mettre en accusation et destituer le président. A lire la Constitution et en la comparant à celle de la République populaire de Chine – autre puissance sortie du totalitarisme mais pas encore de l’impérialisme – la Russie est une démocratie accomplie !

L’exercice de l’autorité présidentielle, les relations entre les pouvoirs et les rapports entre les Russes et leur gouvernement, tels que Jean-Robert Raviot les étudie dans ses livres (3), sont très en retrait de cet accomplissement démocratique. Les politologues proposent plusieurs définitions du pouvoir russe : le concept de « démocratie souveraine » (souverennaïa demokratiïa) est largement accepté dans le milieu dirigeant sans avoir été officialisé tandis que le citoyen a plutôt le sentiment de vivre dans une « merdocratie » (dermokratiïa) mais il paraît pertinent d’évoquer une « démocratie administrée » (oupravliaïevnaïa demokratiïa) ou encore une « monarchie présidentielle » qui a l’allure d’un « populisme d’Etat ». Qu’est-ce que tout cela peut bien signifier ?

La démocratie à la Russe se caractérise par l’existence de quatre partis politiques qui se partagent la représentation nationale : Russie unie, parti majoritaire qu’on peut définir comme national-conservateur ; le Parti communiste, deuxième formation en députés et en nombre de voix ; deux petits partis faiblement structurés au centre-gauche (Russie juste) et à l’extrême-droite (Parti libéral-démocrate de Russie). Ces partis forment un système dans lequel les logiques d’opposition, à gauche comme à l’extrême-droite, sont si faibles qu’on évoque une « démocratie non-compétitive ». Issu des élections législatives, ce système partisan institué ne permet pas d’intégrer, à côté de « l’opposition constructive », tel ou tel mouvement de l’opposition radicale. Le parti libéral Iabloko, le Front de gauche, les nationalistes, l’extrême droite monarchiste, les groupes de défense des droits de l’homme organisent des manifestations, par exemple en 2012 ou encore l’hiver dernier, mais se heurtent à l’appareil répressif et ne parviennent pas à mobiliser de larges secteurs de l’opinion.

La démocratie administrée n’est pas un système forgé par Vladimir Poutine mais le produit de l’histoire politique russe. A l’époque impériale, ce qui est appelé Etat – gossoudarstvo – renvoie à la personne du souverain – gossoudar –  et non à l’Etat de droit, « statutaire » selon l’étymologie qui s’établit en Europe occidentale comme l’explique Jean-Robert Raviot dans « Démocratie à la russe ».  Le pouvoir politique russe dispose bien entendu de la force militaire et policière mais il concentre aussi la puissance économique et administrative. L’Etat au sens occidental est faible et la direction de l’Union soviétique par un parti unique bureaucratisé n’a pas amélioré la situation. Le système constitutionnel démocratique qui s’est établi en 1993 n’est pas purement formel mais il recouvre une réalité politique que l’on peut analyser selon les catégories qui nous sont familières. Défini comme l’institution qui met en œuvre le droit, l’Etat reste faible. Le pouvoir politique dispose d’un domaine étendu : à l’organisation ministérielle classique s’ajoute un pouvoir de fait décrit par Jean-Robert Raviot comme une « pyramide des allégeances » de clans et de clientèles qui existait bien entendu dans l’Union soviétique et qui fonctionne hors des hiérarchies officielles dans les quatre-vingt-trois sujets de la Fédération.

Depuis qu’il a mis au pas les oligarques russes (le groupe des forbans de l’industrie et de la finance issu de la décomposition du collectivisme), le Kremlin gère tant bien que mal une « korpokratura » par laquelle le centre politique cogère avec les grands capitalistes une économie caractérisée à la fois par une forte présence de l’Etat dans les groupes industriels et financiers et par une très forte concentration de la richesse. « En conséquence, écrit Jean-Robert Raviot, une élite du pouvoir s’est formée à l’intersection des strates supérieures de l’Etat, des secteurs énergétiques, industriels et financiers et des médias. Le poutinisme se caractérise par un renforcement substantiel du contrôle du Kremlin sur cette élite du pouvoir et la circulation entre les cercles qui la composent ».

A l’Etat faible, au pouvoir politico-administratif étendu, s’ajoute une autorité forte, celle du chef charismatique. Jean-Robert Raviot n’hésite pas à définir le système Poutine comme une « monarchie présidentielle », élective voire plébiscitaire puisque l’actuel président de la Fédération bénéficie des deux tiers des suffrages et d’une popularité qui tourne autour de 80% d’opinions favorables. Le charisme de Vladimir Vladimirovitch est tardif – on a parlé d’un « culte sans personnalité » – et sa légitimité vient du fait qu’il a réaffirmé la puissance russe après les humiliations des années 1991-1998. On peut parler d’un « populisme d’Etat » mais dans un sens très précis qui évoque plus la monarchie élective que l’arrivée au pouvoir d’un tribun de la plèbe : « le chef de l’Etat, écrit Jean-Robert Raviot, se présente comme l’ultime recours – à la fois décideur final et arbitre supérieur des intérêts de l’Etat et du peuple qu’il a pour tâche de faire coïncider – fût-ce en s’opposant à la bureaucratie et aux élites ». Il va presque sans dire que la réalité de l’exercice du pouvoir est éloignée du modèle monarchique-républicain en raison du poids des structures héritées du tsarisme et du soviétisme et des fortes oppositions qui existent au sein de l’appareil étatique – par exemple entre libéraux et industrialistes.

Dernier point important pour tenter de comprendre la vie politique russe : la différence entre « eux » (les gens au pouvoir) et « nous » (le peuple) qui est aussi une mise à distance du peuple (eux) par les élites y compris les élites intellectuelles (« nous »). L’opposition entre « eux » et « nous » qui fait qu’on s’organise, dans la société postsoviétique, sans s’occuper de la Russie d’en-haut, rejetée comme bureaucratique et corrompue. Le poutinisme, qui fait en France l’objet de surinterprétations idéologiques excessives à droite comme à gauche, est un semblant de modèle d’autant plus instable que le passage de l’empire à l’Etat national est loin d’être achevé.

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(1) Sous la direction de Jean-Robert Raviot, Russie : vers une nouvelle guerre froide ? La Documentation française, 2017 et plus particulièrement le chapitre 2 : « Le Poutinisme, un modèle politique ? ».

(2) Jean-Robert Raviot, Sophie Lambroschni, Taline Ter Minassian, Kevin Limonier, Maxime Audinat.

(3) Il est indispensable de se référer à : Jean-Robert Raviot, Démocratie à la russe, Pouvoir et contre-pouvoir en Russie, Ellipses, 2008.