Le cri d’alarme lancé par Patrick Artus et Marie-Paule Virard prend la forme d’un long message sur les échecs concrets de l’idéologie dominante, tous supportés par les classes moyennes et populaires. Face à la colère croissante, est-il possible de changer de capitalisme ?

C’est un petit livre (1), qu’il importe de lire pour quatre raisons.

La première tient à la personnalité des auteurs. Patrick Artus est chef économiste de Natixis et c’est sans aucun doute le meilleur conjoncturiste de France ; Marie-Paule Virard, qui a co-signé plusieurs ouvrages avec lui, a été rédactrice en chef du magazine Enjeux-Les Echos de 2003 à 2008. Nous n’avons pas affaire à des militants contestataires mais à deux personnalités qui sont à l’intérieur du système économique et financier.

La seconde raison découle de la première. Les informations fournies sont solides, la réflexion qui les accompagne a été mûrie pendant des années. Les critiques qui en procèdent sont radicales au sens premier : elles détruisent à la racine les argumentaires utilisés par les ultralibéraux.

La théorie de la « destruction créatrice » de Schumpeter ? Elle postule que la destruction du « vieux monde » – entreprises et secteurs anciennement implantés, barrières protectrices, technologies classiques, taxation « excessive » des revenus du capital, « rigidité » du marché du travail – permettra l’avènement d’un « nouveau monde » plus inventif, plus productif et riche en emplois d’abord précaires puis consolidés.

Emmanuel Macron a repris ce discours, après tant d’autres, sans voir que la prétendue « dynamique schumpetérienne » produit, en Allemagne comme ailleurs, une bipolarisation des marchés du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés avec disparition des emplois intermédiaires. D’un côté les ingénieurs en électronique, de l’autre les femmes de ménage et les livreurs de pizzas, mais de moins en moins d’ouvriers car les industries ont migré vers l’Est. Nous avons sacrifié ou délocalisé les industries traditionnelles afin de nous spécialiser dans les hautes technologies et nous voyons s’étendre le secteur des services avec ses emplois précaires et peu rétribués. Il en résulte logiquement une paupérisation qui touche les salariés et plus encore les autoentrepreneurs : en 2014, les 739 000 autoentrepreneurs français gagnaient en moyenne 410 euros par mois. Contrairement à la théorie du « grand déversement » formulée par Alfred Sauvy, le progrès technique n’a plus d’effets positifs sur l’emploi et sur le niveau de vie – même si la robotisation, qui renforce la polarisation des emplois, n’a pas d’effets radicalement destructeurs sur ceux-ci.

La « théorie du ruissellement » est une autre fiction déjà dénoncée par un humoriste étatsunien en 1932 : l’eau ruisselle toujours vers le bas, et l’argent ruisselle toujours vers le haut ! La croissance des inégalités a été maintes fois établie. Le un pour cent des individus qui ont le plus haut revenu capte 22% du revenu national aux Etats-Unis – et 11% « seulement » en France – mais la paupérisation s’accroît et, depuis vingt ans, la hausse des profits ne finance pas d’investissements supplémentaires dans les pays de l’OCDE, qui voient leur productivité ralentir. L’effort salarial sempiternellement exigé est sans effets positifs sur l’économie réelle.

La troisième raison de lire Patrick Artus et Marie-Paule Virard est inscrite dans le titre du livre : pressurés, précarisés, trop souvent et trop longtemps privés d’emploi, les salariés des classes moyennes et populaires victimes de « déclassement » pourraient bien se révolter. Selon les auteurs, c’est moins la violence qui est à craindre qu’une « révolte douce » dont les populismes sont l’expression. Pour y parer, Patrick Artus et Marie-Paule Virard proposent des réformes qui sont la quatrième raison de lire leur livre et de le conserver près de soi.  Pour « sauvegarder le salariat » dans le cadre d’un nouveau projet collectif susceptible de relancer l’économie et de réveiller l’espoir dans notre société, les auteurs proposent la participation selon l’impulsion gaullienne, en vue d’une meilleure répartition des revenus. Ils insistent sur la nécessité d’une réforme en profondeur du système d’éducation et de formation. Ils expliquent que l’entreprise n’appartient pas à ses actionnaires et que ses dirigeants ne sont pas des gestionnaires de portefeuille : il faut rompre avec le capitalisme financier et privilégier l’objet social de l’entreprise, en donnant droit à la demande de participation des salariés au conseil d’administration.

Ces réformes nécessaires ne pourraient être mises en œuvre sans un changement politique majeur, à l’issue de durs affrontements car les bénéficiaires et les clients du capitalisme financier, qui pensent que leur victoire est définitive, refuseront toute concession. Surtout, l’emprise de la finance est d’une telle ampleur que toute réforme partielle est vouée à l’échec. Il faudra démondialiser et dé-globaliser radicalement. Ce ne sera pas l’effet d’une révolte, mais d’une révolution.

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(1)    Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Et si les salariés se révoltaient ? Pour un nouvel âge du capitalisme, Fayard, 2018.

Article publié dans le numéro 1151 de « Royaliste » – septembre 2018