Sauver la République. Intituler ainsi l’éditorial d’un journal royaliste peut sembler choquant. La formule n’a pourtant pas été choisie par goût du paradoxe, encore moins dans un esprit de dérision. Il s’agit d’une vraie question, qui demande une réflexion sérieuse. Pour tenter de la mener à bien, un détour s’impose dans le monde des idées, jamais étranger à notre vie politique quotidienne. Comme l’économie, comme la société, ce monde subit une crise profonde. Voici dix ans, après l’été de la Saint Martin du gauchisme, la philosophie marxiste a connu une contestation radicale, dont elle ne s’est pas remise. Puis ce fut le tour du « socialisme à la française », incapable de surmonter l’épreuve du pouvoir : longtemps embellie par l’espérance, la doctrine révélait tout à coup son inopérante et son vide… Les partis de droite auraient tort de se réjouir de cette mésaventure. Tiré hâtivement des décombres de l’histoire, leur « libéralisme » ravaudé ne leur sera d’aucun secours, s’ils obtiennent leur revanche. Il faut enfin remarquer que, dans cette crise générale, l’idée républicaine n’a pas mieux résisté. Fort négligée depuis des décennies, elle s’éteignait doucement, sans que l’on y prenne garde.

RETOURS AUX ORIGINES

Une crise ne se résume pas à l’effondrement qui la signale. Elle contient à la fois la menace d’une régression et l’espérance d’un dépassement. Il en est ainsi dans l’idéologie. Aujourd’hui, toutes les traditions politiques reviennent à leurs origines, qui peuvent être tout aussi bien l’occasion d’un renouvellement qu’une façon de se mettre à l’abri dans une coquille conceptuelle durcie. Premier touché le marxisme a connu ce double mouvement. Mais ni les leçons d’Althusser relisant « Le Capital », ni les utopies gauchistes ne sont parvenues à sauver une pensée qui apparaissait soudain comme la cause première du totalitarisme. Moins rigoureux dans ses affirmations et dans ses conséquences, le socialisme est placé depuis quatre ans devant un choix identique. Ou bien le retour à la pure doctrine, tenté cette année par un combat laïc aussi artificiel que suicidaire ; ou bien la définition d’un projet neuf, dans la fidélité à l’intention première des socialistes, qui était de recréer des solidarités entre les hommes, face à la violence de l’économie. Tel est le projet, encore mal assuré, d’une « deuxième gauche » qui a le mérite de poser quelques bonnes questions.

Je n’oublie pas, chemin faisant, l’idée de République. Dans le désarroi général, il n’est pas étonnant qu’on tente, à droite comme à gauche, de lui redonner vie, avec les mêmes risques mais aussi avec quelque chance de succès. Les choses ont pourtant commencé sous de mauvais augures. Récupérée par une officine de la « Nouvelle droite » puis exploitée par le RPR, l’idée de République a été utilisée comme instrument de propagande « antimarxiste » – piètre utilisation politicienne d’un concept réduit à l’état d’accessoire.

PENSER LA REVOLUTION

Il y a plus sérieux. L’approche du bicentenaire de la Révolution aidant, la tentation devient forte de faire retour au mythe fondateur, en espérant retrouver le souffle des grands ancêtres. Ici, on attend que les royalistes s’indignent, au nom d’une théorie contre-révolutionnaire, par anti-républicanisme de principe. Tel n’est pas notre cas. L’année 1789 ne nous fait pas peur, puisque c’est le moment où la monarchie invente une représentation démocratique moderne. Que cette révolution monarchique et démocratique soit célébrée est une excellente chose. Mais nous disons aussi, après d’éminents spécialistes, que la Révolution française doit être repensée, que sa logique interne doit être examinée, que la question de la Terreur ne peut plus être contournée par les justifications rituelles. Non pour faire, une fois encore, le procès de la Révolution. Non pour revivre, théoriquement, la guerre civile qui a déchiré la France jusqu’en 1945 et qui s’est terminée par la défaite, dans le déshonneur, du camp « contrerévolutionnaire ». Au contraire. Nous pensons, avec le comte de Chambord, que le mouvement de 1789 était positif et qu’il devrait être repris, par-delà les anciennes querelles. Encore faut-il que le recours à une mythologie désuète ne recouvre pas les paradoxes théoriques de la Révolution, et les contradictions pratiques qu’ils ont fait naître. Paradoxe de l’autogouvernement du peuple, résolu par une dictature impitoyable. Contradiction entre l’idéal de liberté et sa négation pratique, dans l’ordre politique comme dans la société. Contradiction entre le principe d’unité de la République et la politique d’un parti républicain menant, contre une partie de la France, une guerre de religion… (1).

Notre souhait est que le débat s’ouvre, sur cet héritage dont nous ne nions pas la grandeur. Notre souci est que le retour à l’idée de République ne soit pas l’occasion d’une fuite dans le mythe et l’idéologie. « Qui tenterait de rallumer la vieille lanterne magique, tout droit sortie du grenier, s’attirerait les mêmes déconvenues que les vieux montreurs de laïcité du printemps dernier » écrit très justement Jacques Julliard (2).

Dès lors, comment envisager ce retour ? Comme nous, Julliard souhaite que le mot de République soit repris selon son étymologie, qu’il désigne à nouveau la res publica, le Bien commun. Tel est en effet ce qui doit être désiré en politique, et sauvé aujourd’hui. Mais il ne suffit pas de dire cela pour que toutes les contradictions soient surmontées. Sauver la République, assurer le Bien commun, suppose des conditions que la gauche, comme la droite, ne peuvent réunir que de façon fictive. Un parti, quel qu’il soit, ne peut incarner l’unité. Un homme qui est partie prenante dans les conflits de la société ne peut être facteur de justice. D’où la nécessité de la monarchie pour sauver la res publica, comme le général de Gaulle l’avait compris. Solution trop paradoxale pour être possible ? Non point, si l’on s’entend sur le sens des mots et si l’on se souvient de la définition donnée par Jean-Jacques Rousseau : « J’appelle donc République tout état régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être : car alors seulement l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose ». Français, encore un effort pour penser le Bien commun !

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(1) Cf. la brochure « Monarchie et démocratie ».

(2) Cf. la revue « Intervention » numéro 10, aout-décembre 1984

Editorial du numéro 416 de « Royaliste » – 12 décembre 1984