La belle figure de Pierre Laroque reste dans la mémoire nationale mais la plupart des dirigeants français ont oublié celui qui a posé les principes de ce qu’ils appellent aujourd’hui avec mépris l’Etat providence.

Jeune auditeur au Conseil d’Etat, Pierre Laroque avait participé à la mise en place des assurances sociales au début des années trente. Engagé dans les Forces françaises libres, il participa au débarquement de Normandie. A la Libération, il devint le premier directeur général de la Sécurité sociale, chargé d’élaborer et de mettre en œuvre les ordonnances qui furent publiées en 1945 et 1946 ; il revint au Conseil d’Etat en 1951 où il termina sa carrière comme président de la Section sociale.

A l’Institut d’Etudes politiques de Paris, les cours que Pierre Laroque donna de 1946 à 1970 sur « Les grands problèmes sociaux contemporains » faisaient partie du bagage indispensable à l’obtention du diplôme et pour l’entrée à l’ENA. C’est dire que la classe dirigeante – à commencer par Jacques Chirac – a été littéralement éduquée en matière sociale par Pierre Laroque et que la plupart de ses membres ont trahi leur excellent maître, décédé en 1997.

Pour leur défense, les oligarques invoqueront les contraintes de la mondialisation et les nécessités de la dérégulation économique en Europe. Or Pierre Laroque leur avait enseigné une première vérité toujours éminente : le social s’oppose à l’économique car il est le point de vue de l’homme pris comme tel, dans son bien-être et dans son développement.

Le père de la Sécurité sociale n’imaginait pas que ce souci de l’homme ne puisse pas prévaloir, même dans la France de 1945, à tous égard terriblement éprouvée par la guerre. Trente ans plus tard, il soulignait avec une fierté justifiée la formidable réussite du plan de protection sociale et cachait d’autant moins ses failles qu’elles représentaient à ses yeux des incitations au progrès.

Pierre Laroque ne faisait pas pour autant fi de l’économie : au contraire, il démontrait que le développement du droit social offrait des garanties permettant de travailler dans de bonnes conditions matérielles et psychiques – donc plus efficacement. Il affirmait aussi, avec raison, que les cotisations sociales ne représentaient pas une « charge » mais un salaire différé qui permettait de soutenir la demande globale, donc l’activité économique.

La réflexion de Pierre Laroque éclaire le Préambule de 1946, dont nous célébrons le cinquantième anniversaire. Nous saurons nous en souvenir et la prolonger à l’heure de la reconquête.

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Comité d’histoire de la Sécurité sociale, Recueil d’écrits de Pierre Laroque, La Documentation française, 2005.

 

Article publié dans le numéro 877 de « Royaliste » – 2006