Les chiffres sont connus, mais on ne les répétera jamais assez : entre 1974 et 1980, près de cinquante mille emplois supprimés en Lorraine et dans le Valenciennois, une dette de 38 milliards de francs. Catastrophe humaine, financière, régionale. Catastrophe nationale aussi, puisque l’Etat a choisi de limiter la production d’acier, condamnant ainsi la France au sous-développement et à la dépendance. Comment en est-on arrivé là ?

VERS LA FAILLITE

Jusqu’en 1974, les chiffres de production d’acier brut ne laissaient pas prévoir cette débâcle. Partie de très bas en 1946 (même pas 5 millions de tonnes par an), la production d’acier connut un développement rapide marqué, comme dans les autres secteurs industriels, par des baisses cycliques parfaitement normales. Entre 1950 et 1955 la production atteint, puis dépasse, les 10 millions de tonnes. En 1960, elle s’élève à 17 m. t., frôle les 20 millions en 1964 puis plafonne, avant d’augmenter encore 20 m. t. en 1968, 24 en 1970, 27 m. t. en 1974 malgré le fléchissement de 1971. Prolongeant les courbes, le VIIe Plan prévoit une production de 31 à 34 m. t. en 1980.

Apparemment, la sidérurgie est donc prospère. La création de Fos, au début des années 70, est un succès et le chiffre d’affaires de la sidérurgie est important : bénéficiant d’une forte demande mondiale, les entreprises vendent tout ce qu’elles produisent. Pourtant, les facteurs de la crise financière et industrielle sont déjà réunis : dès 1966, la sidérurgie a dû demander des prêts importants, qui permettent dès lors aux gestionnaires de vivre tranquillement : on distribue des dividendes, mais on ne rénove pas les anciennes installations. On se satisfait des bons résultats du court terme sans comprendre que la situation est précaire, sans prévoir l’évolution du marché mondial et l’arrivée de nouveaux concurrents.

Le réveil ne pouvait être que brutal. En 1975, la production baisse de 20 %, alors que l’endettement de la sidérurgie est considérable. Sauf en 1970 et en 1974, années particulièrement fastes, le taux d’endettement par rapport au chiffre d’affaires passe de 70 % en 1965 à 82 % en 1968, diminue au début des années 1970 avant d’atteindre 84,2 % en 1973. A partir de 1975, la sidérurgie s’endette davantage encore pour faire face aux échéances de ses emprunts : son taux d’endettement passe à 99,8 % en 1975, à 103,9 % en 1976, à 111 % en 1977. (En Allemagne, ce taux était de 22 % en 1976). C’est une situation de faillite, que le gouvernement évitera, en 1978, en faisant supporter à la collectivité nationale les erreurs et l’immobilisme des patrons de l’acier. Mais pourquoi, en 1975, cette baisse brutale de la production ? On pense, inévitablement, à la « crise mondiale ». De fait, la consommation mondiale d’acier a baissé en 1975 (- 16 %) mais elle a repris, à un rythme moins rapide, à partir de 1976. Mais le phénomène majeur est l’arrivée sur le marché mondial de nouveaux producteurs qui disposent d’un équipement très moderne et qui envahissent l’Europe en cassant les prix : d’abord les Japonais, puis la Corée du Sud, l’Australie, l’Afrique du Sud et l’Espagne. D’où une surcapacité de production sur le marché mondial, qui empêche la sidérurgie française d’exporter ses excédents. Car, il faut souligner que le marché français de l’acier n’est pas en crise : la sidérurgie n’est pas en situation de surcapacité à l’intérieur, elle subit la concurrence sauvage des nouveaux producteurs sans que le marché intérieur soit protégé.

DES EUROPEENS PROSPERES

Le désastre sidérurgique français était-il une fatalité ? L’exemple de deux grands producteurs européens d’acier — l’Italie et l’Allemagne — montre que l’industrie de l’acier, malgré la « crise mondiale » et la concurrence sauvage, peut fort bien surmonter ses difficultés lorsqu’elle a la volonté de concevoir et d’appliquer une politique industrielle — ou lorsqu’elle décide de se battre par tous les moyens. Ainsi l’Allemagne qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, partait d’assez bas. En 1951, elle produit 13,5 millions de tonnes, contre 18 m. t. en 1939. En 1974, elle produira 53 m. t. et, si la production tombe à 40,4 m. t. en 1975, elle connaît aujourd’hui une phase ascendante qui, au vu des carnets de commande, n’est pas prête de s’arrêter. Mais les chiffres n’expriment pas toute la réalité : l’essentiel, c’est que l’Allemagne produit depuis longtemps un acier de meilleure qualité avec moins de personnel et en employant moins de charbon — qu’elle achète d’ailleurs bon marché.

C’est que la République fédérale a su moderniser sa sidérurgie en pleine période de croissance, ce qui permet à des structures saines et solides de subir les à-coups de la conjoncture sans que la situation devienne catastrophique. En effet, entre 1974 et 1978, l’Allemagne n’a connu aucun licenciement massif dans la sidérurgie et l’on ne peut même pas parler d’une véritable crise pendant cette période difficile. En effet, en Allemagne fédérale, l’effort d’aménagement a été constant pendant les vingt dernières années. D’abord, parce que la sidérurgie a conclu un accord avec les charbonnages qui profite également aux deux secteurs. Ensuite, parce que les entreprises ont su réduire peu à peu leurs effectifs (de 419 300 en 1960 à 302 000 en 1978) sans que la question du licenciement devienne un drame. Et aujourd’hui, alors que des dizaines de milliers de travailleurs sont brutalement privés d’emploi en France, létaux de chômage de la sidérurgie n’est pas supérieur, de l’autre côté du Rhin, au taux moyen de toute l’industrie. Enfin, sur le plan structurel, l’Allemagne a su réaliser l’assainissement financier de Krupp, mettre au point des accords de production entre firmes (accord Thyssen-Mannessmann) accroître la qualité de son acier (développement des aciers spéciaux) intégrer sa production « vers l’aval » (c’est-à-dire transformer l’acier) et se diversifier. Que de leçons à méditer !

L’Italie non plus, ne connaît pas la crise. Dès le début des années soixante, elle a su installer ses aciéries au bord de l’eau et, aujourd’hui, son industrie est moderne et spécialisée dans certaines productions. En outre, les industriels italiens ne s’embarrassent pas de principes. Bénéficiant de conditions exceptionnelles (extraordinaire évasion fiscale en raison de la faiblesse de l’Etat) les célèbres bresciani envahissent l’Europe avec des produits qui sont 20 à 25 % moins chers que les nôtres, en ignorant totalement les mesures décrétées à Bruxelles. La Communauté européenne peut bien fixer des quotas et des prix minima, les bresciani l’ignorent puisqu’ils… ne reçoivent pas les lettres de Bruxelles !

Ce simple exemple montre que, dans la catastrophe française, la CECA n’est d’aucun secours. Autorité supranationale, elle doit pourtant coordonner, réglementer, financer la sidérurgie, prévoir une stratégie, recommander une politique. Mais la CECA est une bureaucratie qui, comme le disait le Père Bonnet au Point « a mieux réussi dans ses publications imprimées que dans les produits laminés ». Mais la CECA est incapable de faire respecter ses décisions par les bresciani, qui se moquent d’elle. Mais la CECA subit la pression des Allemands, qui ont tout fait pour empêcher la proclamation de « l’état de crise manifeste ». Mais la CECA s’est toujours trompée dans ses prévisions. Pourquoi, dès lors, l’écouter lorsqu’elle recommande une réduction des capacités de production en Europe ? Pourquoi, la France se condamnerait-elle au sous-développement (la France mais non l’Allemagne ou l’Italie) alors que la conjoncture mondiale peut changer dans deux, cinq ou dix ans. Va-t-on s’interdire tout avenir industriel parce que des technocrates européens font des prévisions hasardeuses ?

POURQUOI LA LIQUIDATION ?

C’est pourtant le démantèlement que MM. Giscard et Barre ont choisi, à la suite d’une longue période d’immobilisme pendant laquelle nos voisins rassemblaient leurs forces. Car, si la responsabilité du patronat est indéniable, celle de l’Etat ne l’est pas moins. C’est tout de même M. Giscard d’Estaing, alors Ministre des Finances, qui a accepté que la sidérurgie se couvre de dettes sans entreprendre la politique de rénovation nécessaire. Devenu chef de l’Etat, il n’a pas vu venir une crise dont il a essayé de masquer l’ampleur. Quand on « découvre » la crise, au 2e semestre 1976, il est déjà trop tard pour entreprendre une politique à l’allemande.

Sur le plan financier, le gouvernement essaie de boucher un trou sans fond. Sur le plan économique, il tente de cacher la vérité aux Français. En 1976, la crise est évidente, mais il serait de mauvaise politique électorale de prendre, à ce moment-là, des mesures : les élections cantonales ont été mauvaises et les municipales ne s’annoncent pas meilleures. Alors Giscard « décrispe » en promettant que tout ira mieux dans quelque temps. On se contente donc d’attendre une « reprise » rapide sans rien faire. Inconscience ou mensonge délibéré ? Quoi qu’il en soit, la reprise annoncée n’a pas lieu et, en 1977, tout le monde peut mesurer la gravité de la situation. Mais, là encore, Giscard tente de la dissimuler : les élections législatives approchent et il n’est pas question d’accroître le mécontentement.

Ce n’est qu’après sa victoire inespérée de 1978 que le gouvernement décide d’appliquer une politique de démantèlement : on ferme des usines et on licencie massivement. Pourquoi cette liquidation brutale ? Parce que l’Etat giscardien, après avoir trop longtemps attendu, a décidé que la sidérurgie n’était plus « compétitive » (mais qu’est-ce que la compétitivité face au dumping et aux tricheries des bresciani ?). Parce que, pour le moment, nous ne parvenons pas à écouler nos produits sur le marché mondial, l’Etat conclut qu’il faut réduire notre capacité de production. La logique de cette décision n’est qu’apparente : face à une situation conjoncturelle, le gouvernement a fait un choix pour le long terme, qui engage définitivement la sidérurgie française dans le sous-développement. Cela sans la moindre considération pour le marché intérieur : si nous décidons de réduire la production d’acier, cela signifie que nous l’adaptons au marché international, mais aussi que la France consommera moins d’acier dans l’avenir, donc que le gouvernement se résigne à voir notre pays s’enfoncer dans le sous-développement. A moins que, face à des besoins intérieurs constants, on choisisse d’importer de l’acier par exemple d’Allemagne — au lieu d’en produire. De toutes façons, la décision gouvernementale est suicidaire.

CONTRE LA DEPENDANCE

Le démantèlement de l’industrie de base qu’est la sidérurgie équivaut à nous placer dans la dépendance des fournisseurs étrangers. Répétons-le : personne ne sait comment évolueront le marché, mondial et intérieur, dans les prochaines années. Si des capacités de production trop réduites nous obligent à importer, nous ne serons maîtres ni de nos prix ni de nos approvisionnements. D’où des retards possibles de fabrication, d’où la tentation qu’éprouveront certains utilisateurs (l’automobile par exemple) d’aller s’installer à l’étranger. Ce qui serait une nouvelle étape dans le processus de sous-développement que le gouvernement a engagé.

Conclusion : il faut que nous produisions de l’acier, même si celui-ci coûte cher, au lieu de s’en remettre aux pays étrangers. Mais, il faut aussi le transformer, au lieu de vendre un produit brut. Ce qui implique le développement de secteurs comme celui de la machine-outil, qui fait défaut à notre pays. Il s’agit donc de maintenir nos capacités de production, de réaliser, comme en Allemagne, une intégration vers l’aval, de moderniser les entreprises, et aussi de protéger la sidérurgie contre la CECA et contre le dumping de certains pays.

Bien sûr, cette politique coûtera cher. Mais les licenciements aussi. Le démantèlement de la sidérurgie coûtera des dizaines de milliards puisqu’il faudra indemniser les victimes. Pourquoi ne pas consacrer cet argent au redémarrage de la sidérurgie, au lieu de fabriquer des retraités et des chômeurs et de condamner à mort des régions entières ? Mais le gouvernement trouve plus facile de faire une politique d’indemnisation plutôt qu’une politique industrielle. Facilité criminelle pour la France et dangereuse pour M. Giscard d’Estaing : face aux erreurs patronales, face aux mensonges et à la politique liquidatrice du gouvernement, la révolte est la seule réponse. Elle peut demain balayer les inconscients — ou les cyniques ? — qui nous gouvernent.

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Etude publiée par la Cellule Economie de la NAR dans le numéro 290 de « Royaliste » – 29 mars 1979