Avec son ordinateur portable et son téléphone intelligent, on se prend pour un individu libéré sur le libre marché où la libre concurrence permet d’obtenir de bons prix… L’idéal libéral-libertaire serait-il à portée de la main ?

On fait ses courses sur Internet, on forme un groupe de copains sur Facebook, on discute avec un client de Los Angeles par Skype, on achète un livre sur Amazon et bien sûr on fait une recherche sur Google pour vérifier l’orthographe d’un mot, apprendre l’histoire du Pérou ou faire sa dissertation de philosophie – où que l’on soit sur la planète.

Des milliards d’informations disponibles en un instant, des facilités inouïes dans tous les domaines – culture, santé, distractions – des distances abolies ! Ces réalités sont fascinantes, les promesses de la numérisation sont fabuleuses et nous croyons utiliser dans notre vie quotidienne d’excellentes sociétés de services dirigées par de jeunes et sympathiques entrepreneurs de génie. Les facilités évoquées sont incontestables, la jonction de l’utilitaire et du ludique est agréable mais il nous faut apprendre à voir derrière de séduisantes apparences des calculs, des idées et des projets qui concourent à un asservissement généralisé. Nourri d’une substantielle culture philosophique et des connaissances techniques requises en cette matière complexe, Philippe Vion-Dury explicite sans jamais jargonner la nature et l’ampleur de la menace (1).

Les nouvelles technologies ne sont pas développées par le secteur du numérique et notamment par les GAFA (2) pour les services qu’elles rendent mais parce qu’elles permettent d’accumuler en peu de temps d’énormes profits. Amazon fait un chiffre d’affaires annuel de 90 milliards de dollars. La capitalisation boursière de Google atteignait 543 milliards de dollars, devant les 535 milliards d’Apple. La recette du succès ? L’accumulation de données fournies par les utilisateurs quand ils se connectent, leur exploitation par des algorithmes pointus et la mise en place de publicités ciblées, qui représentent 90% du chiffre d’affaires de Google.

Ce ciblage est très raffiné. On ne met pas un bandeau publicitaire sur Internet comme on place un panneau sur une route. Lorsque l’internaute passe commande d’un livre ou d’un vêtement, regarde le site du Parti socialiste puis (par désespoir ?) un site pornographique, prend un billet d’avion et brocarde Emmanuel Macron sur Facebook, toutes les informations recueillies permettent d’établir un profil personnel puis de prédire ses consultations et consommations à venir afin de lui proposer ce qui répond à ses désirs : vacances, érotisme, chansons, « amis » passionnés de politique… Le consommateur se croit libre de ses choix alors qu’il est orienté et encadré par des algorithmes qui puisent dans d’immenses catalogues établis selon des critères de rentabilité par des firmes monopolistes : il faut respecter les conditions de rémunération de You Tube et d’Amazon pour ne pas être exclu de l’algorithme qui préconise de nouveaux choix.

L’individu transparent n’est pas seulement une cible pour les marchands de culture et de pornographie. Il intéresse au plus haut point les agences de recrutement, qui peuvent vérifier en quelques minutes sa sociabilité et repérer une éventuelle appartenance syndicale, et les compagnies d’assurances qui établiront des contrats au vu du niveau d’éducation, du statut familial, de l’appartenance ethnique, des habitudes de consommation. Là encore, la logique du profit conduit à une privatisation qui individualisera la protection et imposera un système de punition tarifaire des écarts de conduite, au volant comme au supermarché, repérés par d’innombrables capteurs. Sur le marché assurantiel, l’individu sera incité à gérer au mieux ses propres facteurs de risque afin de se conformer au modèle imposé par les compagnies.

Ce n’est pas la technique qui détermine le formatage en cours des individus mais la volonté des sociétés capitalistes d’organiser notre environnement – les « villes intelligentes » – nos objets – le Smartphone -, les interfaces comme Google et les espaces virtuels comme Facebook de telle manière que des centaines de millions d’utilisateurs stockés dans les banques de données répondent adéquatement aux sollicitations bassement intéressées et hautement profitables de ces sociétés. L’ambition de Google, explique Philippe Vion-Dury, c’est la prise en charge totale de l’individu qui pourrait satisfaire ses désirs, résoudre ses problèmes personnels et prendre ses décisions grâce aux solutions présentées par l’écosystème numérique – également capable de faciliter la surveillance policière et de constituer une machine à gouverner.

Les géants du numérique ne sont pas détachés de toutes appartenances comme le laisseraient supposer la mondialisation des techniques. Les GAFAM sont installées sur le territoire des Etats- Unis et la Silicon Valley est à la fois le moteur de l’innovation et le catalyseur des ingrédients idéologiques d’un nouveau modèle de société, « politiquement technocratique, économiquement libéral, culturellement libertaire, le tout nimbé de messianisme typiquement américain » selon la définition de l’auteur, pour qui nous sommes confrontés à une entreprise maternellement totalitaire.

Comment résister ? Par un effort de compréhension du système qui se met en place, par une volonté de reconnexion avec le monde réel selon un projet de reconquête de l’autonomie personnelle, répond Philippe Vion-Dury dans sa conclusion. Il faut aussi et surtout préparer la résistance politique, par la reconquête de notre souveraineté dans le domaine numérique.

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(1)    Philippe Vion-Dury, La nouvelle servitude volontaire, Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley, Editions FYP, 2016. 20 €.

(2)    GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon ou GAFAM en ajoutant Microsoft.