Pétrole, notre noir souci. Trop rare et trop cher, il nous laisse prévoir de sombres hivers. Nous ne pouvons plus payer, il faudra moins consommer. Et la « crise » sera encore plus aggravée. M. Barre l’a dit : à cause du pétrole, l’amélioration de la conjoncture ne se produira pas. Et M. Giscard d’Estaing nous a annoncé le début d’une ère de « croissance sobre ». Rien ne sera plus comme avant, et la catastrophe nous guette si les pays producteurs continuent d’étrangler le pauvre Occident.

Comme si les pays occidentaux avaient les mains pures ! Comme si la facture pétrolière était à elle seule responsable de l’inflation et du chômage ! Plutôt que de jouer les bonnes consciences outragées, les honnêtes marchands surpris par des bandits de grand chemin, ou encore les politiciens masochistes qui, retour de Courchevel, promettent au peuple les souffrances et les larmes qui leur seront épargnées, il faut rappeler quelques vérités qui démentent les schémas manichéens :

PILLAGE

— Les pays industrialisés ont fondé leur croissance sur le pillage des ressources du Tiers Monde. C’est particulièrement évident pour le pétrole, qui coûtait en 1973 2,80 dollars le baril : la différence entre le prix du litre à la pompe (1 franc environ) et son prix d’achat (10 centimes) allait dans la poche des Etats et des compagnies pétrolières.

— Fin 1973, la multiplication par quatre du prix du pétrole n’a donc été qu’un ajustement, parfaitement normal, destiné à mettre un terme à l’exploitation éhontée subie par les pays producteurs. En outre, cette augmentation massive n’est pas responsable à elle seule de l’inflation : alors que le taux d’inflation était de 10%, l’incidence de la facture pétrolière n’a été que de 3 à 4%.

— Entre 1974 et 1978, la hausse du prix du pétrole a été absorbée par l’augmentation du prix des produits manufacturés que nous vendons aux pays « pétroliers » (10 à 12% par an) et par la baisse du dollar. Le pillage des ressources pétrolières a donc continué avec la complicité de l’Arabie Saoudite qui, en menaçant de créer une surproduction, empêchait tout ajustement des prix à l’évolution du coût de la vie.

— Aujourd’hui, certains pays de l’OPEP veulent augmenter leurs prix parce qu’ils sont toujours victimes d’un vol (en 1973, il fallait 35 dollars pour acheter une once d’or, aujourd’hui il faut 290 dollars !) et parce que la réduction de la production iranienne crée un déséquilibre au profit des vendeurs, qui empêche l’Arabie Saoudite d’exercer son habituel chantage à la surproduction. C’est dire que la campagne pour les économies d’énergie n’a pas pour objectif de faire baisser le prix du pétrole, mais simplement de rétablir un équilibre entre l’offre et la demande, permettant à l’Arabie Saoudite de jouer son rôle.

— Enfin, la « situation de crise » n’empêche ni les compagnies pétrolières de réaliser d’énormes bénéfices, ni les Etats de remplir leurs caisses par le biais de la fiscalité, ni le Japon d’avoir une balance commerciale excédentaire, ni les Etats-Unis de mener leur jeu sans se soucier de leurs alliés. Le « camp occidental » n’existe pas, la « menace arabe » est une plaisanterie, et la fameuse « crise » n’est pas aussi générale qu’on le dit.

GASPILLAGE

Voilà ce que M. Giscard d’Estaing aurait dû expliquer aux Français. Mais il préfère leur raconter des histoires de facture pétrolière qui ne tiennent pas debout, et leur parler d’une « solidarité européenne » inexistante. La Grande-Bretagne est évidemment ravie de l’augmentation du pétrole, puisqu’elle en vend. Quant à la fameuse facture, elle a diminué de 7% en 1978 et se situait très au-dessous du plafond officiel de 58 milliards de francs. Pourquoi ne le dit-on pas ? Pourquoi a-t-on malgré tout augmenté le prix de l’essence, pourquoi ne nous explique-t-on pas les véritables enjeux de négociations internationales ? Il est vrai que le pétrole est un excellent alibi, qui permet de masquer l’impuissance gouvernementale face au chômage et â l’inflation.

Mais il ne suffit pas de dénoncer la politique du pillage et les mensonges gouvernementaux. Il y a cinq ans, nous avions souhaité que la première « crise pétrolière » soit l’occasion d’une réflexion sur la société industrielle, et le point de départ d’une nouvelle politique. Rien de fondamental n’a été entrepris, si ce n’est la fuite dans la périlleuse aventure nucléaire. Cela signifie qu’on veut organiser différemment le gaspillage d’énergie sans remettre en question nos modes de production et de vie, pourtant contestés à juste titre depuis longtemps.

En souhaitant une « croissance sobre », M. Giscard d’Estaing a manifesté son intention de nous faire consommer moins, alors qu’il s’agit d’imaginer les moyens de vivre autrement. Le nouvel équilibre est celui de l’injustice maintenue, des sacrifices inégalement répartis, des privilégiés jouissant de tous les avantages de la « société de consommation » tandis que le bon peuple connaîtra les joies austères de la « sobriété ». A moins que le Président ne démontre le contraire en s’attaquant à l’inégalité qui, selon certains experts, se traduirait par un écart de 1 à 1 000 entre les fortunes des Français !

Georges Bernanos disait que la bourgeoisie ne pouvait parler à la fois le langage du devoir et celui des affaires. Comment pourrait-elle aujourd’hui nous inciter à la sobriété en nous donnant le spectacle de ses petites mais coûteuses jouissances ? La caste dirigeante n’a ni les moyens ni le courage d’accomplir le changement dont elle parle, qui remettrait d’abord en cause ses privilèges et son argent. Si nous voulons imaginer une autre façon de vivre, de travailler, d’échanger, de créer, ce n’est pas une négociation internationale qu’il faut réussir, c’est une révolution qu’il faut préparer.

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Editorial du numéro 297 de « Royaliste » – 5 juillet 1979