La déroute des pragmatiques

Les pragmatiques de toutes tendances en sont pour leurs frais. Ils annonçaient la fin des idéologies et la mort des utopies. Ils dénonçaient les « idées abstraites », ce qui signifiait dans leur langage qu’ils ne voulaient plus du tout entendre parler d’idées. Ils se voulaient hommes ou femmes « de terrain », se colletant au « réel » afin de trouver des « solutions concrètes »…

Il y avait, il y a encore dans les milieux dirigeants une haine de la pensée qui résulte d’une peur panique : celle d’un mouvement intellectuel qui bouleverserait le cours des choses et ruinerait les privilèges arrachés de haute lutte et les plans de carrières minutieusement élaborés. D’où cette marche d’âne bâté, nez au sol pour ne pas voir le paysage embrasé.

La guerre des idées n’a jamais cessé. Ni en France, ni dans les nations et les empires qui s’efforcent de faire l’histoire.

Dans notre pays, la joute des « nouveaux philosophes » a entériné au beau milieu des années soixante dix la déroute provisoire du marxisme. L’offensive néo-libérale venue des Etats-Unis a pulvérisé les défenses du « socialisme à la française » au moment même (1981) où la gauche croyait avoir remporté une victoire historique sur le capitalisme. Plus tard, nous eûmes le grand débat, peu médiatisé mais très dense, entre les Républicains et les Démocrates. La prise du pouvoir réel par la deuxième gauche procéda du prestige intellectuel qu’elle avait acquis au sein de la mouvance socialiste. Et la grande bataille qui se mène autour de l’idéologie du marché globalisé est loin d’être terminée…

Aux Etats-Unis, rituellement célébré pour leur empirisme, le débat sur la « fin de l’histoire » a agité les esprits et la thématique des néo-conservateurs suscite des passions contraires.

Sur le continent européen comme en Amérique, d’innombrables livres et revues témoignent de l’intensité de luttes intellectuelles qui ont des conséquences directes sur les orientations politiques décisives des chefs d’Etat – l’exemple de George W. Bush étant à cet égard manifeste.

 Cette guerre des idées s’étend à l’ensemble du champ politique.

En France, l’Etat est la cible d’attaques multiples qui viennent du camp libéral comme du camp libertaire. On dénonce l’Etat « providence », l’Etat « jacobin » ou encore le « monstre froid » tandis que certains philosophes et quelques politiques tentent d’opposer des contre-feux. Des tirs croisés visent la nation, qu’on répute historiquement dépassée et débordée par les flux financiers.

Les affaires extérieures ne sont pas à l’abri de ces conflits idéologiques. On pense bien entendu au virulent débat entre islamophiles et islamophobes. Mais la campagne contre la Serbie au cours de la dernière décennie et les attaques menées par quelques intellectuels et les principaux médias contre Vladimir Poutine ne sont pas, ou pas seulement, dictés par un souci intransigeant des droits de l’homme : au-delà des personnes, la cible est là encore la puissance étatique et l’affirmation nationale.

Bien entendu, nul n’ignore que le principe de concurrence érigé en absolu nous met en état de guerre économique permanente qui se double d’une guerre sociale méthodiquement menée : de celle-ci, on parle peu car le vainqueur provisoire n’est autre que le patronat ultralibéral (qui n’est pas tout le patronat) qui a tout avantage à se présenter en victime du gouvernement et même des syndicats qui pourtant battent en retraite sur tous les fronts.

 Cette guerre généralisée est terriblement meurtrière.

Là encore, on pense aux victimes de toutes les formes de terrorisme, qui fournissent en victimes présentables le spectacle médiatique et le discours compassionnel. Les candidats terroristes seraient moins nombreux s’ils n’étaient pas persuadés que les crimes qu’ils méditent auront un retentissement planétaire.

Les médias qui se complaisent dans un voyeurisme complice des stratégies de terreur sont brefs et neutres lorsqu’il s’agit d’évoquer toutes celles et ceux qui meurent de faim et de maladie ou qui se suicident parce qu’ils sont à bout de souffrances et de ressources. Ce n’est plus alors le scandale du mal terroriste qui est dénoncé, mais une obscure fatalité qui frappe le pauvre monde. On ne dénombre plus les corps ensanglantés, on présente froidement les statistiques sans rechercher de liens de cause à effet entre le marché ultraconcurrentiel, l’austérité budgétaire, les politiques monétaires restrictives et la destruction d’un nombre indéterminé de vies humaines. Or ces faux impératifs qui engendrent des fatalités illusoires procèdent d’idées mises en forme par des chercheurs dans des livres forts savants et par des intellectuels habiles à la vulgarisation.

Ces conflits impitoyables donnent une impression confuse. Ne serions pas en train de vivre la guerre de tous contre tous – guerre pour sa propre vie ou survie et sans autre raison ?

Cette évolution est possible, mais pas certaine. L’individualisme semble triompher, mais il y a toujours dans notre société des phénomènes collectifs, des cohérences idéologiques, des affinités intellectuelles, des communautés religieuses, des groupes politiques et des classes sociales.

Mais s’organisent-ils de part et d’autre d’une ligne séparant une droite et une gauche ?

La question, mise cent fois en débat, s’est beaucoup obscurcie depuis que les deux principales formations politiques – socialiste et chiraquienne – ont rapproché leurs programmes et confondu leurs pratiques dans une même « gouvernance ».

De fait, l’arrivée de la deuxième gauche aux affaires avec Michel Rocard en 1988, l’influence acquise dans les médias par la tendance libertaire de la « génération 1968 » et surtout l’effondrement de l’Union soviétique ont peu à peu effacé la fracture entre les partis de droite et de gauche.

Les faits sont trop connus pour que j’y insiste : sous l’œil résigné des communistes, contraints à l’alliance électorale pour survivre, les socialistes conduits par Lionel Jospin ont abandonné leur programme fondé sur l’extension du secteur public et nationalisé et sur une redistribution du revenu national favorable au salariat pour procéder à des privatisations massives et à une série de réaménagements minimalistes de l’Etat social.

Quant à la droite parlementaire, on oublie trop souvent qu’elle a sacrifié avec une grande légèreté des valeurs dont elle se réclamait : l’autorité de l’Etat s’est muée en « gouvernance », le discours européiste a fait perdre de vue la défense de la nation et un consensus est en train de s’établir entre droite et gauche sur ce qu’on appelle la libéralisation des mœurs.

La guerre des idées est-elle en train de s’achever dans une pensée unique, qui serait le résultat consensuel de l’idéologie libertaire de la « génération morale » et du libéralisme de la haute bourgeoisie financière ? Les larges accords qui existent entre Daniel Cohn-Bendit, Valéry Giscard d’Estaing et le « socialiste » Pascal Lamy semblent en effet représenter le point d’aboutissement (ou d’anéantissement) des générations formées pendant la guerre d’Algérie ou lors du mouvement de 1968. L’horizon polémique se réduirait donc aux minuscules débats animés par Christine Ockrent, Serge July et Alain Duhamel entre les diverses sensibilités d’une seule et même oligarchie : courtoises empoignades entre Philippe Douste-Blazy et Ségolène Royal, entre Elisabeth Guigou et François Fillon…

Les mises en scènes médiatiques du nouveau conformisme idéologique et social nous feraient presque oublier que les grandes familles politiques françaises continuent à exister – et à s’exprimer massivement dans les urnes et dans les rues. Je dénombre pour ma part sept grandes familles idéologiques, somme toute cohérentes malgré leurs déchirements :

La gauche révolutionnaire, souvent trotskyste ou nostalgique du communisme soviétique qui compose une part du mouvement altermondialiste.

La mouvance anti-autoritaire, franchement libertaire à la manière de José Bové ou simplement hostile aux pouvoirs, aux hiérarchies, aux institutions, aux tabous selon la thématique diffusée depuis une trentaine d’année par le quotidien Libération.

La droite libérale, qui s’exprime classiquement dans des partis (RPR puis UMP), mais aussi dans des organisations corporatives telles que le Medef, la FNSEA et la CGPME.

La gauche libérale, libérale par pragmatisme et goût du confort, qui cultive une « modernité » mal définie et qui affirme la nécessité d’une infirmerie sociale accueillant les blessés et les moribonds des batailles sur le marché globalisé.

Le nationalisme autoritaire, tel qu’il s’exprime dans le Front national et, avec quelques nuances gaullisantes ou néo-libérales, dans le souverainisme.

La mouvance « républicaine », héritière du vieux parti des politiques, qui défend l’Etat serviteur de l’intérêt général et rassembleur de la nation française. Se retrouvent dans cette mouvance les principales tendances de la Résistance – gaullistes, communistes, fractions patriotes de la démocratie-chrétienne et du socialisme français. Ce parti des politiques s’est reformé dans le Pôle républicain en 2002 puis s’est dispersé lorsque le candidat Chevènement a décidé de passer un accord avec le Parti socialiste.

La dernière famille n’a pas de nom. Elle regroupe des socio-chrétiens (Jacques Delors), des centristes (Raymond Barre), des représentants de la deuxième gauche (Michel Rocard) et de hauts financiers de tradition catholique (Michel Camdessus), et se caractérise par ses choix constants en faveur de solutions supranationales. C’est elle qui a fabriqué l’Europe bruxelloise, qui défend les politiques d’austérité et les grands équilibres par la désinflation et le chômage. Les hommes, peu nombreux, qui composent cette famille disposent de la réalité du pouvoir dans les institutions européennes et ont une grande influence dans les institutions internationales. En France, ils fournissent depuis vingt ans le corpus intellectuel de l’oligarchie et ont assuré discrètement le ralliement des socialistes à l’idéologie du marché et la liquidation du gaullisme authentique.

Nous en sommes à ce point de notre histoire politique. Mais ce ne sera pas la fin de notre histoire. Avec ses ailes de gauche et de droite et son consensus supranationaliste, l’oligarchie semble maîtriser pour des décennies l’ensemble du jeu politique. Elle oublie ou fait mine d’oublier qu’aux élections les alternances social-libérales et libérales-libérales excluent de la représentation nationale des millions de citoyens qui protestent contre le système établi en votant aux extrêmes ou en se résignant à l’abstention et au vote blanc.

Aussi le conflit classique entre la droite et la gauche est-il aujourd’hui remplacé par un affrontement sans merci entre l’oligarchie et un mouvement populaire qui se manifeste par le rejet de tous les détenteurs du pouvoir politique. Après en avoir essayé quelques uns, une large fraction de l’opinion publique semble attendre un nouveau « tribun de la plèbe » qui portera, pour le meilleur ou pour le pire, sa colère et ses espérances.

 

Article publié dans la revue « Libres ».

Dossier « Gauche/Droite : une guerre des idées ?