MALENTENDUS TRANSATLANTIQUES

Quelle fut l’influence, aux Etats-Unis, des philosophes français qui firent la mode parisiennedans les années soixante ? Et sous quelle forme la « French Theory »nous est-elle revenue ? Questions difficiles, passionnantes, remarquablement exposées par François Cusset .

Les lecteurs du Journal de Californie d’Edgar Morin et des ouvrages de Jean Baudrillard ou de René Girard savent depuis longtemps qu’il faut rejeter les clichés véhiculés par l’anti-américanisme primaire. Les Etats-Unis ne se réduisent pas à l’impérialisme, au matérialisme banal et à la ferveur technologique ; la vie intellectuelle est très active, la recherche est d’un haut niveau dans tous les domaines du savoir, le pragmatisme n’est pas le bricolage à la petite semaine du tout-venant mais une philosophie complexe (celle de John Dewey) et le sens du concret que l’on prête à l’ensemble des Américains s’accompagne d’un net penchant pour l’abstraction pure.

Mais, à la différence de notre pays, les spéculations intellectuelles ne s’expriment guère dans les médias : les débats philosophiques et littéraires de haut niveau se déroulent dans les campus, très fermés sur eux-mêmes à la différence de leurs pauvres imitations françaises. Etudiants et professeurs vivent en vase clos et les caractéristiques de la sociologie universitaire américaine expliquent pour une bonne part la théorisation extrême et l’extrémisme théorique qui s’y déploient : voici quelques années, les anecdotes sur le « Politiquement correct » ne nous ont donnés qu’une pâle et très partielle idée des batailles idéologiques qui se déroulaient outre-Atlantique.

Cependant, la clôture sociale s’accompagne d’une très grande ouverture intellectuelle sur le monde extérieur. En témoigne l’accueil réservé aux représentants de la philosophie dominante en France dans les années qui suivirent mai 1968 : pendant une trentaine d’années, Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Roland Barthes ont été lus, écoutés, célébrés ! Les tirages de leurs livres aux Etats-Unis en attestent (300 000 exemplaires pour « La Volonté de savoir » ; 200 000 pour « Histoire de la folie ») et Jacques Derrida a inspiré un film de Woody Allen, Deconstructing Harry, diffusé en France sous le titre Harry dans tous ses états car le public national, à la différence de l’américain, ignore tout de la théorie de la déconstruction !

Les auteurs précités ont été rassemblés par leurs admirateurs et admiratrices américains dans le cadre général d’une « Théorie française », devenue théorie dominante sur les campus selon des interprétations des œuvres très différentes de celles que nous connaissons en France. L’analyse très informée que donne François Cusset de la réception de Foucault et Cie aux Etats-Unis est trop subtile pour être résumée ici. En gros, le champ littéraire a été privilégié, et que les féministes et autres défenseurs des « différences » ont largement puisé dans les auteurs français.

Il y a eu certainement des malentendus de part et d’autre de l’Atlantique, qui ne pouvaient pas surprendre les théoriciens de la « mélecture ». Ces malentendus se sont sans doute accentués lorsque les idées américaines plus ou moins inspirées par la théorie française sont revenues en France – par exemple sous la forme des « études de genre » (gender studies ) dont Didier Eribon, disciple de Foucault qui enseigna aux Etats-Unis, fut l’importateur. Plus largement, les actuelles revendications des communautarismes français, les débats sur l’impérialisme occidental, l’esclavage, la colonisation, ont été marqués par le détour américain, à tel point qu’il est presque impossible de faire la part des apports respectifs.

Ce grand courant d’échanges intellectuels est resté largement ignoré dans notre pays car Foucault, Derrida et Deleuze sont rapidement passés de mode. Le débat français a pris une autre tournure, toujours très politique : anticommunisme tardif des « Nouveaux philosophes » ; découverte du nazisme de Heidegger et défaite des heideggeriens, débatle concept de République, retour du kantisme, renaissance d’une critique non marxiste de l’économisme libérale… Et ce sont de nouveaux théoriciens français qui ont pris le chemin des Etats-Unis.

Sympathisant de la French Theory, François Cusset juge sévèrement ce retour à l’universalisme, au rationalisme, à l’idée républicaine. Ce jugement est solidement argumenté et fort honnête puisque les fâcheuses conséquences politiques de la French Theory sont clairement examinées : pendant que professeurs américains et invités français discutaient de l’ « autophagie » du texte littéraire et de la « nouvelle chorégraphie de la différence sexuelle », Ronald Reagan triomphait sur une ligne économique parfaitement réactionnaire et les néo-conservateurs fourbissaient les armes théoriques de leur actuelle domination. Face à eux, le vide. La gauche politique américaine a cédé le pas aux militants de la « différence » et le front des minorités – très logiquement rivales – n’a jamais permis qu’une nouvelle forme de résistance politique puisse se penser et s’organiser.

Le succès de la déconstruction derridienne et de la différance deleuzienne étant mondial (on traduit Derrida en Inde, en Chine…), les défaites subies aux Etats-Unis par les adversaires politiques de l’impérialisme et de l’économisme devraient servir d’avertissement.

Il y a plusieurs lectures possibles de Foucault ; il y a plusieurs usages possibles – dont l’un est militant – du savant ouvrage de François Cusset.

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(1) François Cusset, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze § Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, La Découverte/Poche, 2005.

 

Article publié dans le numéro 873 de « Royaliste »  – 2005