Ne perdons pas de temps à tirer sur Najat Vallaud-Belkacem qui, comme ses prédécesseurs, est un bouchon de liège au fil du courant. Un ministre de l’Education nationale, c’est quelqu’un qui subit les pressions des syndicats, des associations de parents d’élèves, des représentants de l’industrie touristique, qui s’adapte aux tendances lourdes de son administration et à l’idéologie dominante. Rédigés par le cabinet du ministre, les discours sur l’Ecole, l’Egalité et la République ne changent rien au fond de l’affaire : quand on « gère » des groupes de pression, on ne fait pas une politique.

Or la question de l’Education nationale est essentiellement politique, donc extérieure au système qu’on n’en finit pas de réformer. Il s’agissait naguère d’organiser l’instruction publique alors que maints parents se déchargent sur l’Ecole des tâches éducatives que les familles assuraient spontanément. Entourés autrefois d’un grand respect, maîtres et professeurs sont priés de faire leur métier dans une ambiance marquée par la défiance ou la dénonciation de l’autorité, par l’apologie de l’individualité et par la préférence pour les ressources de la Toile. Soumis à la logique déflationniste de l’ultralibéralisme, les établissements d’enseignement jouent un rôle croissant dans l’assistance sociale aux enfants de familles en détresse. Provoquée par les pratiques de l’oligarchie, l’illégitimité croissante des institutions politiques frappe celles-ci d’impuissance face à la crise de l’institution familiale et de l’institution scolaire.

De droite ou de gauche, les gouvernements tentent de masquer cette impuissance par une frénésie de réformes. Toutes vont dans le même sens et aboutissent au même échec en raison d’une erreur manifeste : on veut réformer le système éducatif alors que les solutions au problème sont extérieures au système. Avec une obstination imbécile, les détenteurs du pouvoir politique s’en remettent aux professionnels de la pédagogie, qui forment un milieu opaque mais tout-puissant en raison d’une apparence de scientificité assénée dans un langage abscons.

Sous les préciosités ridicules du pédagogisme, paraissent des fragments d’idéologie, analysés et dénoncés depuis plusieurs décennies. Il s’agit de remplacer des savoirs par des compétences, les enseignements spécifiques par l’interdisciplinarité, la transmission par la spontanéité créative de l’élève, et de lutter contre l’ennui qu’il éprouve par l’individualisation des parcours… On jure, bien entendu, que l’enjeu de la réforme en cours – celle de 1989, de 1999, de 2005, de 2015 – est la lutte contre l’inégalité par la prise en considération prioritaire des plus faibles.

Billevesées ! Ce n’est plus la promotion sociale que l’on vise mais l’adaptabilité des futurs producteurs – intermittents – et consommateurs aux normes du marché mondialisé et de la communication numérique. Encouragé par une oligarchie qui n’éprouve qu’indifférence ou mépris pour l’histoire nationale et la littérature française, l’utilitarisme a été érigé en règle de fer – une règle que les réformateurs imposent en reprenant complaisamment la vieille chanson du grec et du latin qui ne servent à rien et des vieux auteurs qui encombrent l’esprit. Les programmes d’histoire récemment présentés montrent que les pédagogues ont l’intention de soigner de prétendus traumatismes communautaires en octroyant à la clientèle scolaire immigrée ou issue de l’immigration un enseignement sur l’islam, les traites négrières, et la colonisation (1). On veut acheter la paix sociale avec de la menue monnaie mémorielle mais on ne fait qu’exprimer l’indifférence et le mépris de l’élite pour les élèves et leurs maîtres. La classe dirigeante estime sans l’avouer, du moins en public, que les exécutants n’ont pas besoin d’en savoir trop long. Qu’importe ! Ses propres enfants sont placés dans des établissements publics ou privés de haut rang afin qu’ils préparent dans les meilleures conditions possibles les grandes écoles.

L’école des « Trente glorieuses » dont nous gardons la mémoire avait ses défauts mais sa dénonciation par l’extrême-gauche puis son dynamitage par les libéraux de gauche et de droite provoquent un accroissement considérable des inégalités. Il faudra une révolution politique pour renverser le cours des choses.

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(1)   Rien de bien nouveau : dans les années soixante, les manuels d’histoire pour classes terminales donnaient de solides connaissances sur les grandes civilisations et sur les religions.

Editorial du numéro 1079 de « Royaliste » – 2015